Le Napoléon III des frères Castro

Castro & Obama - Credits : Osvaldo Montero (CC BY-NC 2.0)

La reprise des liens économiques entre Cuba et les États-Unis représente le Waterloo des frères Castro.

Par Fabio Rafael Fiallo

Castro Obama - Credits Osvaldo Montero (CC BY-NC 2.0)
Castro et Obama – Credits : Osvaldo Montero via Flickr (CC BY-NC 2.0)

 

Dans ces jours marqués par le 200e anniversaire de la bataille de Waterloo, vient à l’esprit le poème satyrique L’Expiation, écrit en 1853 par Victor Hugo sur le déclin de la gloire napoléonienne. Le poème – qui ne l’a pas lu au Lycée ? – débute avec une référence à la campagne de Russie (le fameux « Il neigeait… Pour la première fois l’aigle baissait la tête… »). Puis, n’ignorant pas que le revers subi au cours de cette campagne était de nature à frustrer ses ambitions de domination de l’Europe, Napoléon se demande s’il n’était pas victime d’une punition du destin. S’adressant au dieu des armées, il lui pose la question : « Est-ce le châtiment ? », avant d’entendre une voix lui répondre « Non ».

Suit la défaite à Waterloo, menant Napoléon à poser la même question et recevant la même réponse négative de l’énigmatique voix.

Après Waterloo, c’est l’exil à Sainte-Hélène, où l’Aigle attend la fin de ses jours, surveillé en permanence par des soldats de l’Angleterre ennemie. Cette fois, Napoléon n’a plus de doute et interpelle une nouvelle fois la Providence : « Dieu que j’implore, Vous m’avez châtié ! », à quoi la voix lui répond par un catégorique « Pas encore ! »

Dans le poème de Victor Hugo, le véritable châtiment, Napoléon le subit après la mort. Il ne fut autre que celui d’avoir comme héritier politique un personnage dépourvu d’envergure politique, plutôt maladroit et sans lustre ni charisme. Il s’agit de son neveu Napoléon III, qui parvint à instaurer le Second Empire en 1852 à la suite d’un coup d’État.

L’Expiation s’avéra un poème prémonitoire. Car deux décennies plus tard, Napoléon III amena la France à la défaite de la Guerre Franco-Prussienne, effaçant définitivement le bonapartisme de l’échiquier géopolitique européen.

Plus d’un siècle plus tard, le même cycle d’humiliations et de revers se trouve à l’œuvre à l’égard du régime en place à Cuba.

La retraite de Russie trouve son parallèle dans la chute du bloc soviétique et ce que celle-ci impliqua pour le régime castriste : la fin de l’aide astronomique de l’Union soviétique à Cuba, et non moins important, la fin du mythe de la supériorité du système communiste.

Le régime cubain dut alors imposer des restrictions draconiennes à la population pendant un laps de temps connu sous le nom de « Période spéciale ». Cette période avait un point en commun avec l’exil napoléonien dans l’île d’Elbe : dans les deux cas, l’espoir de survie du régime était, pire que mince, inexistant.

Et pourtant, de même que Napoléon réussit à reprendre le pouvoir durant la période dite des « Cent Jours », ainsi le régime castriste aura réussi à survivre après la Période spéciale grâce au secours, chiffré en plusieurs milliards de dollars par an, du Venezuela d’Hugo Chávez. On estime que l’aide et les investissements du Venezuela représentent 22% du PIB de l’île rouge.

Or, le « socialisme du XXIe siècle » instauré par Chávez au Venezuela s’est avéré un échec absolu. L’économie du Venezuela est en lambeaux, et ce en dépit du fait que le pays possède les plus grandes réserves de pétrole du monde.

Aussi les frères Castro ne peuvent-ils ignorer que l’aide du Venezuela est vouée à disparaître, ou en tout cas à diminuer substantiellement. Ils savent en outre que la population cubaine n’est pas prête à endurer une nouvelle Période spéciale. Et comme aucun bienfaiteur potentiel ne pointe à l’horizon pour remplacer le Venezuela, les frères maîtres de Cuba n’ont eu d’autre option que parier, telle une ultime bouée de sauvetage, sur le développement des relations commerciales, financières et technologiques avec les États-Unis.

Voilà donc les entreprises et les investisseurs de l’« empire » honni, ceux-là mêmes qui avaient été chassés de l’île au lendemain de la « révolution », appelés désormais au secours d’une économie cubaine à bout de souffle.

Puis, les touristes de ce même « empire », accusés jadis par la propagande castriste d’avoir transformé l’île en « bordel de l’Amérique » avant la « révolution », pourront désormais, cette fois avec le consentement tacite de la « révolution », jouir des faveurs de jeunes cubains – hommes et femmes – à la recherche de revenus occasionnels capables de suppléer aux salaires de misère (en général moins de 30 euros par mois) qu’ils touchent via leurs activités officielles.

À Cuba, il n’est plus question de construire le socialisme, et moins encore d’engendrer un « homme nouveau », mais tout simplement de prolonger la vie du régime aussi longtemps que possible.

La Havane a beau présenter le dégel des relations avec Washington comme une réussite de la « révolution », le fait est que le but ultime de ce dégel, à savoir la reprise des liens économiques avec les États-Unis, représente le Waterloo des frères Castro. Voici en effet un régime qui se proposait de venir à bout du capitalisme mais qui doit maintenant, après la chute de l’Union soviétique et la débâcle économique du Venezuela, se tourner pour subsister vers l’économie capitaliste par excellence.

Pari à haut risque, qui plus est. En effet, au fur et à mesure que les liens économiques avec les États-Unis se renforceront, il deviendra impossible pour les frères Castro de s’en passer sans mettre la survie de leur régime en péril. En cette prévisible dépendance économique, le futur Président des États-Unis aura un instrument de poids pour exiger des avancées concrètes en matière de respect des droits de l’homme et de la liberté d’entreprendre au bénéfice de la population de l’île, ce qui, à terme, pourrait sonner le glas du régime que les frères Castro tentent de préserver.

De même que Napoléon finit ses jours sous la garde des troupes ennemies, ainsi les frères Castro auront à vivre leurs dernières années avec l’épée de Damoclès des pressions en faveur de la démocratisation de Cuba que le futur Président des États-Unis et le Congrès de ce pays ne manqueront pas d’exercer en échange des flux commerciaux et financiers indispensables pour l’économie cubaine.

Pour clore l’analogie avec le bonapartisme au 19e siècle, il convient de remarquer que le socialisme tropical d’aujourd’hui a, lui aussi, son Napoléon III. Il s’appelle Nicolás Maduro, actuel Président du Venezuela, créature du régime castriste s’il en est : non seulement fut-il formé dans les écoles d’agit-prop de Cuba mais, plus important encore, il fut oint Président du Venezuela sur le conseil, ou sous la pression, des frères Castro auprès d’un Hugo Chávez moribond.

La responsabilité du régime cubain dans le choix de Nicolás Maduro pour les fonctions de Président du Venezuela cristallise l’incompétence intrinsèque des frères Castro dans le domaine de l’économie.

D’abord, ils héritent en 1959 de la 3e économie de l’Amérique latine en termes de PIB par tête, mais la bousillent en quelques années en mettant sur pied un modèle socialiste qui n’aura fonctionné nulle part. Ensuite, quand Hugo Chávez arrive au pouvoir au Venezuela en 1999, ils acquièrent une influence décisive sur ce pays, mais permettent, ou plutôt poussent le leader vénézuélien à répéter le même genre de bêtises qui avaient mené à sa perte l’économie de Cuba.

Et finalement, quand ils eurent l’opportunité de faire amende honorable et conseiller Chávez sur son lit de mort sur la désignation comme successeur de quelqu’un maîtrisant ne fût-ce qu’un minimum quelques notions de gestion d’un pays, les frères Castro s’entêtent une nouvelle fois et plaident en faveur d’un laquais, Nicolás Maduro, qui, les propres chavistes commencent à le reconnaître ouvertement, s’est avéré une nullité dans l’art de gouverner.

Napoléon mourut en 1821, bien avant donc que son legs politique ne fût gaspillé par son neveu. Les frères Castro n’ont pas eu la même chance : ils auront vécu assez longtemps pour voir de leurs propres yeux les ravages causés à l’image et à la viabilité du socialisme tropical par leur poussin vénézuélien. Cela, plus que tout autre déboire, représente le plus dur châtiment que la destinée ait pu infliger aux frères qui, d’une main tyrannique, gouvernent Cuba depuis plus d’un demi-siècle.