Machines cachées, machines dévoilées

The Machine Crédits Guillaume Delebarre via Flickr ( CC BY-NC-ND 2.0)

Dévoiler les machines et leurs techniques, plutôt que les cacher au monde, joue un rôle important dans notre rapport au progrès.

Par Christophe Benavent.

The Machine Crédits Guillaume Delebarre via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
The Machine Crédits Guillaume Delebarre via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

 

J’ai depuis peu l’occasion de suivre le développement d’un mémoire de master de philosophie par quelqu’un qui m’est très proche et qui porte sur l’entreprise de réhabilitation de la culture technique dans l’esprit de Simondon. En s’intéressant au mode d’existence des objets techniques, Simondon viserait à leur rendre une place visible et respectable dans notre société aux côtés de la culture scientifique, artistique ou religieuse, ne plus faire que la technique soit reléguée à un rôle d’ustensile, d’outil, de ce prolongement silencieux du corps et de l’esprit.

À  la lecture d’une première version, j’ai été d’emblée frappé par la violence du vocabulaire fusse-t-il philosophique : asservissement, esclavage, aliénation, portant non pas sur la condition humaine mais celle des machines.

Cacher ou révéler ?

Je n’ai sans doute pas compris l’ensemble des notions et du raisonnement, mais cette idée m’amène à celle plus concrète et factuelle qu’effectivement les techniques se distribuent selon un critère de visibilité. De manière très concrète, pensons à l’opposition entre des objets tels que ceux de Apple ou de Dyson. Dans le premier cas le capot couvre et dissimule, et rend inaccessibles les mécanismes qui assurent la fonction, il ne reste à l’utilisateur qu’à s’en servir sans avoir aucune idée de ce qui se passe à l’intérieur au bénéfice de la jouissance d’une fonction. Il y a effectivement aliénation dans la mesure où l’utilisateur est totalement démuni. Dans l’autre cas, les transparences de l’appareil lui laissent au moins l’illusion de comprendre un fonctionnement sans lui donner forcément les moyens d’en régler le fonctionnement, d’en comprendre la nature. L’un masque les opérations, l’autre les dévoile. On suivra le travail de Vincent Beaubois pour une analyse plus approfondie de cette distinction dans le cadre du design, mais extrapolant la lecture de ce mémoire et celle de Beaubois, nous sommes tentés d’aller un peu plus loin.

Il ne s’agit pas que d’une question de grammaire de design dont les raisons seraient fonctionnelles ou esthétiques mais plus profondément du rapport qui s’établit entre l’usager et la machine. On peut cacher un moteur sous le capot pour le protéger des intempéries comme on peut le rendre visible pour en affirmer symboliquement la puissance. Ces deux topiques donnent à penser sur la nature des rapports sociaux que l’on construit au travers de la technique. Le premier cache, efface, réduit la technique à un rien opérationnel, une neutralité sociale, pourtant enjeu de connaissance et de force politique, le second au moins donne à son utilisateur l’idée concrète par laquelle des effets sont produits. Le premier efface la culture technique et fait de la technique une sorte d’ésotérisme, le second crée les conditions d’une interrogation critique sur les moyens de produire un effet d’agir sur le monde. L’objet cryptotechnique cache les mécanismes du pouvoir, l’objet phanérotechnique relève les conditions d’exercice du pouvoir et donc de sa contestation.

La cryptotechnique est souvent le fait de cette pensée magique qui, invoquant la technologie, pense résoudre les problèmes du monde. J’en éprouve la réalité dans ces évocations du machine learning par exemple : le mot suffit pour inciter ceux qui y sont exposés à renoncer à comprendre ce dont il s’agit réellement, laissant aux charlatans le soin d’en régir l’ordre. Il faudrait donc ne rien en connaitre mais y croire. Comment imaginer qu’un algorithme résolve de nombreux problèmes sans en connaître  les modalités de fonctionnement ? La phanérotechnique, non seulement ouvre le ventre des machines, quitte à en célébrer la perfection, invite aussi à en contester à la fois les mécanismes et les effets. En terme contemporain : la hacker.

Et, si je semble bien abstrait, pensons au destin de l’automobile, qui longtemps a été aussi cette pratique d’amateur qui à force d’efforts, étudiant les manuels, l’assemblage des pièces, a permis à des mécaniciens de transformer des objets de grande série en machines plus puissantes et bruyantes que celles que l’on achète chez les concessionnaires. Les garagistes ont été longtemps ces génies bricoleurs des inventions des dieux et le tuning en est la technophanie. Nous sommes passés à une nouvelle ère où le mécanicien qui ouvre le capot peut difficilement régler le moteur simplement parce que le code d’accès à l’unité de contrôle lui est retiré.

L’être technique se montre ou ne se montre pas, plus par la volonté de l’humain que par son autonomie intrinsèque ou sa supposée complexité. La technique en elle-même ne cherche pas à se faire voir. Elle fait, elle fonctionne. Fruit de l’humain, elle prend ou ne reprend pas place dans le monde. On l’écarte comme les murs de pierres sèches qui guident le parcours des troupeaux sous l’œil indifférent du berger. Parfois on l’a fait le cœur vivant et magique de nos transformations, mais dans une ignorance coupable, celle de croire que nos œuvres nous dépassent. Ce fantasme de la singularité : croire que la créature de Frankenstein puisse donner le nouvel ordre du monde. N’oublions pas que la créature s’est enfuie loin des hommes, renonçant à la puissance, consciente de son imperfection, chassée par les humains, honteuse d’avoir créé une chose si imparfaite.

Plus de transparence pour moins d’ignorance

Nous avons connu, il y a maintenant 10 ou 20 ans, une époque où les technologies digitales étaient ouvertes, dévoilées. Pas simplement par l’idée du commun et de l’open-source, mais simplement par cette idée qu’en ouvrant le code on pouvait bricoler et faire émerger telle ou telle propriété étonnante. Ce fut l’époque du jeu de la vie, des automates cellulaires, des fractales ou du chaos des systèmes dynamiques. Nous sommes désormais face à des illuminati qui ne connaissent des mathématiques qu’une arithmétique sommaire, qui calculent des moyennes en oubliant l’écart-type, et dissimulent la pauvreté de leurs algorithmes derrière des secrets industriels et des recettes d’alchimistes.

Le voile de l’ignorance couvre peu à peu la science de l’information. Il fait passer pour du progressisme une performativité nourrie de malentendus, et la promesse pour des réalisations. Il est tendu moins par des valeurs de vérité, que par la démission d’agents humains moins préoccupés de vérité, et de science, que de compliance et de renoncement. En reléguant la technique à l’ustensile, on renonce à la part humaine de la technique et on réduit les machines magnifiques à des hochets magiques. Rêvons encore d’une technique reine, d’une technique en pleine lumière qui, suivant sa logique propre, pétrie des faits naturels, ouverte à notre connaissance pratique, participant pleinement à la culture, qui ne soit pas un écran entre nous et le monde mais ce par quoi nous pouvons participer au monde. Rappelons le dans la pensée de Simondon, l’idée forte est que la technique est ce qui nous relie au monde.

Le silex dans notre main n’est pas simplement ce qui nous permet de racler la viande sur l’os, mais aussi ce qui nous permet de comprendre que l’os n’est pas une pierre. Espérons que ceux qui usent du silex ne se contentent pas de l’acheter à la grotte du coin, mais gardent l’idée de la manière dont il se façonne. C’est encore le meilleur moyen de savoir ce que nous mangeons. À oublier l’usine, on peut en arriver à penser que le poisson est naturellement pané.

Pour une libéralisation des machines, source de progrès

Et pour revenir à cette première lecture, aurais-je été choqué par les premières idées, j’avoue avoir été convaincu. La question essentielle n’est pas que la technique aliène l’humain, mais que l’humain aliène la technique, et en l’effaçant du monde, par une ignorance volontaire, s’aliène du monde lui-même. À faire de la technique une chose invisible, comme le fait à merveille Apple, nous nous aliénons nous-mêmes car nous renonçons à la compréhension de ce qui fait que nous pouvons agir sur le monde.

Militons pour que les machines soient dévoilées, que les algorithmes soient publics, et que chacun ait une petite idée de comment les prodiges sont produits. Et si nous ne le faisons pas, les techniques les plus merveilleuses resteront des tours de magie et nos actions des danses qui invoquent la pluie. Libérons les machines en les exposant à la lumière de la culture.

De manière plus concrète revenons à cette observation de Simondon que des machines dont les utilisateurs ne peuvent plus régler le mécanisme sont moins durables, moins fiables, et offrent moins de fonctions – je préférais utiliser le terme d’affordance – que celles livrées à l’intelligence du régleur, du bricoleur ou du hacker. C’est bien ce que nous observons dans le TGV, je l’avoue avec une grande amertume, quand des tablettes magnifiques, ou des ordinateurs de poche, n’ont d’usage que de regarder des films ou de distraire les jeunes enfants. La machine et la technique sont littéralement aliénées en ce qu’elles n’expriment qu’une infime partie de ce qu’elles peuvent réaliser.

Voilà qui donne une perspective nouvelle au travail que réalise par exemple la Fing en rassemblant dans des expériences telles que mesinfos une communauté large et diverse, moins pour concevoir de nouveaux objets techniques que pour développer une culture et une pensée technique qui embrassent un monde plus vaste que celui qui s’impose à l’évidence. Dans ce dernier exemple, l’aboutissement de cet effort se traduit notamment par l’imagination et la concrétisation partielle d’un monde de données qui n’exige pas forcément des fermes de serveurs, et la résignation des utilisateurs à être surveillés, mais peut offrir dans le cadre de nos institutions et de nos lois, des possibilités plus étendues de services et d’actions sur le monde.

Je remercie l’être qui m’est cher d’avoir éclairé par son travail mes lectures, et de m’avoir fait découvrir que ce ne sont pas les machines qui nous aliènent mais leur asservissement. Libérons les machines.

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Christophe Benavent free (Benavent C) / CC BY-NC-ND 3.0