Fin du jacobinisme : une affirmation prématurée ?

Guillotine credits the tedster via Flickr ((CC BY-NC 2.0)

En cette période de crise identitaire, il n’est pas absurde de s’interroger sur le risque d’un retour à un jacobinisme sans compromis, dirigé contre des minorités qui restent à définir.

Par François de Laboulaye.

Guillotine credits the tedster via Flickr ((CC BY-NC 2.0)
Guillotine credits the tedster via Flickr ((CC BY-NC 2.0)

Le jacobinisme politique de 1792 à 1794 est la matière première de l’étude de Maxime Renard L’héritage du jacobinisme. De cette courte période, l’auteur tente de tirer les traits généraux de l’expérience jacobine avant d’analyser son héritage jusqu’à nos jours. Arrivés au pouvoir, les membres de « la Société des amis de la Constitution » devenue, par la suite, « la Société des amis de la liberté et de l’égalité » vont connaître une dérive de leurs principes due à une pratique du pouvoir idéologique, morale, libérale, égalitaire, majoritaire et complotiste dont la violence intrinsèque entraînera la chute.

Un idéal politique fondé sur la Vertu

Loin du cynisme politique dont ils seront parfois accusés, les Jacobins se perçoivent d’abord comme le parti de la Vertu contre celui de la corruption. De fait, cette étude a le mérite de rappeler l’existence de cette école de pensée positive pour qui la vertu et la politique sont synonymes. L’idéal social jacobin est en effet de conduire l’homme vers la lumière de la raison par le moyen de la Vertu et des lois.

Dans cette entreprise de salut terrestre, la Vertu collective forcément plus morale et plus juste l’emporte sur la Vertu individuelle comme la Loi s’impose à tous même à ceux qui s’y sont opposés. En effet, en bons rousseauistes, les Jacobins considèrent la loi comme naturellement bonne car elle est l’expression de la majorité des citoyens et donc de la volonté générale qui ne peut se tromper.

La méfiance envers les minorités

Les minorités sont d’ailleurs des ennemis.  La noblesse, le clergé, les riches, les étrangers et les corps intermédiaires en font partie. Les magistrats suspects de poursuivre leurs intérêts de classe doivent être surveillés. Ainsi le gouvernement ou « conseil exécutif » est soumis à la vigilance d’une Convention pléthorique selon la Constitution de 1793 jamais appliquée. Les sections locales du parti jacobin et les comités assurent la surveillance des supposés représentants du peuple. En effet, le jacobinisme est profondément anti-parlementaire.

Pourtant, les Jacobins sont libéraux lorsqu’il s’agit de dissoudre les corporations, égalitaires lorsqu’il convient de règlementer les prix ou de plafonner les richesses (Saint Just). Ils acceptent la liberté de conscience et de religion et s’ils prônent une forme de déisme, Robespierre fustige les « athéistes » qui voudraient imposer leurs vues.

Une définition trop étroite du peuple

Mais l’échec du Jacobinisme historique semble venir, selon l’auteur, des circonstances de sa venue au pouvoir, marquées par la guerre, et celles de son maintien, au prix d’une chasse au bouc-émissaire au nom de la pureté d’un peuple défini de façon trop étroite à savoir « pauvre et laborieux ». Rattrapé par sa propre violence, le parti Jacobin se défait des Feuillants, des Girondins, des Hébertistes et des Indulgents avant que Robespierre et ses proches soient appréhendés et que ce dernier confesse au pied de l’échafaud qu’il n’y avait pas un seul peuple mais bien deux, irréconciliables, celui de la Vertu et celui de la corruption. Son idéal politique ne pouvant dès lors s’incarner, le jeune avocat devait saluer la mort selon ses propres termes « comme une délivrance ».

Le Jacobinisme : une valeur refuge en période de crise

La seconde partie de l’ouvrage qui étudie cet héritage du jacobinisme met en opposition, de façon peut-être un peu simpliste, cette France jacobine, révolutionnaire, idéaliste, unitive et souverainiste et cette France « girondine », libérale, constitutionnaliste, européenne et traditionnelle. Issu de cette dernière école de pensée, Alexis de Tocqueville affirme la continuité de la France de l’ancien régime et de la Révolution. Au lendemain de la seconde guerre mondiale cette tendance libérale prospère avec l’émergence de l’État de droit.

Cependant, en période de crise, le jacobinisme sert de valeur politique refuge permettant de pointer l’ennemi : l’occupant et Vichy pour le Conseil National de la Résistance, les partis pour de Gaulle, justifiant ainsi l’élection au suffrage universel direct du Président de la République en 1962.

À regret, Maxime Renard pense que la conception libérale et constitutionnaliste qu’il réduit à son origine « anglo-saxonne », l’emporte définitivement sur l’esprit jacobin des institutions. Il cite, entre autre, l’élargissement des cas de saisine du Conseil Constitutionnel sous Valéry Giscard d’Estaing, l’intégration européenne, et pire, l’affirmation solennelle de la fin de la Révolution lors de la commémoration de son bicentenaire. En effet, la condamnation sévère de l’épisode de 1793 contrastait avec l’apologie de la « Glorieuse Révolution » de 1789.

Parler d’héritage du jacobinisme : une affirmation prématurée ?

Malgré une conclusion qui semble laisser un espoir, l’auteur ne croit pas que le jacobinisme a de l’avenir. Outre le fait que cette expérience politique éphémère ait profondément influencé la Constitution marxiste russe de 1917 aujourd’hui abolie, il convient de reconnaître avec lui que l’idéalisme atemporel de cette doctrine admet difficilement l’existence d’héritiers.

Pourtant, en cette période de crise identitaire, de débat, notamment sur le droit au blasphème, de remise en cause du libéralisme, de montée du chômage, creusant les inégalités économiques et sociales, il n’est pas absurde de s’interroger sur le risque d’un retour à un jacobinisme sans compromis, dirigé contre des minorités qui restent à définir. Ayant des partisans à droite comme à gauche, aux extrêmes comme au centre, le jacobinisme pourrait renaître de ses cendres.

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