France, vrai pays des marxistes zombies ?

Pourquoi la France ne connaît-elle pas de regain post-marxiste comme en Grèce ou en Espagne ?

Par Serge Federbusch.

zombie walk credits helena gatti (CC BY 2.0)

L’explication la plus directe est que, contrairement aux autres pays dits du Sud, la France a actuellement un gouvernement de « gauche » et, par conséquent, que c’est plutôt vers la droite que le courroux populaire va s’investir. Cette analyse n’est pas entièrement convaincante car on a pu notamment observer que les progrès de Syriza s’étaient faits rapidement et principalement aux dépens du parti socialiste grec, le Pasok. Comme Tsipras, Mélenchon et ses acolytes ont tout fait, sans toutefois obtenir aucun succès, pour se démarquer de leurs «sociaux-traîtres».

Alors ? La morsure de la crise sur les catégories sociales votant à gauche est plus faible en France qu’en Grèce ou en Espagne. L’enfumage de Hollande a consisté à cibler l’essentiel des hausses d’impôt et des rares économies de dépenses sur ceux qui ne votent pas pour lui. Le ressentiment de la « gauche de la gauche » est donc moins grand qu’ailleurs et moins engagé dans un militantisme actif. Il se manifeste plutôt par une évaporation de l’électorat socialiste et communiste vers des terres plus exotiques que celles de l’extrême gauche traditionnelle.

Une partie de ces « marxistes zombies », notamment ceux en provenance du PC, a migré vers le Front national dont elle explique le virage anti-libéral. Alors que Jean-Marie Le Pen ciblait l’État et les impôts, le FN marino-philippotisé n’a eu de cesse de prétendre défendre les services publics à la française et notre soi-disant modèle social. L’électorat en colère mais peu politisé, au sens partisan du terme, qui votait autrefois pour le PC en France ou surtout qui arrive désormais en âge de s’exprimer, s’est tourné vers le frontisme alors que son équivalent grec ou espagnol a permis le décollage de Podemos ou Syriza.

zombies marxistes rené le honzecMais les «marxistes zombies» bien de chez nous nourrissent aussi les rangs d’un néo-communautarisme encore hésitant. L’électorat issu de l’immigration est fortement touché par l’abstention. Son engagement dans le Parti de gauche, mal à l’aise sur la question religieuse, est très faible. Il ne permet donc pas à ce dernier, même allié aux communistes, de dépasser les 10 % des voix dans les scrutins locaux ou nationaux. Il possède pourtant des idéologues et un fort potentiel de rassemblement. La situation pourrait-elle évoluer ?

Ses intellectuels organiques sont des zombies post-marxistes, tel Emmanuel Todd qui explique que le fondamentalisme en France est le produit de l’euro et des discriminations dont sont victimes Noirs et Arabes.
Tant pis si l’islamisme radical se développe dans le monde entier, bien loin des inconvénients de la monnaie unique européenne. Et tant pis si, depuis des décennies, les transferts au bénéfice de ces « discriminés » se montent à des dizaines de milliards d’euros. Il faudrait selon eux aller plus loin, toujours plus loin, dans la compréhension et la compassion, les subventions et la tolérance.

Par-delà les constructions idéologiques hasardeuses de Todd et consorts, le rassemblement de cet électorat se fera un jour, s’il doit advenir, sur une base communautaire au grand dam des efforts de Terra Nova pour le rabattre vers le Parti socialiste. Cette captation a fonctionné en 2012 pour faire gagner François Hollande mais elle est désormais en panne.

Le pouvoir actuel va bien sûr tenter de le récupérer in extremis avant 2017. C’est pour cela qu’il se garde de défendre les principes laïcs autant qu’il le faudrait. Si les socialistes échouent, ce qui est probable au vu du désarroi actuel de la gauche, ce rassemblement n’aura pas le temps de trouver un débouché politique. Pour l’heure, cet émiettement profite donc à la droite.

Mais ces « marxistes zombies », sans référence au socialisme, à ses principes et à ses idéaux, un peu comme les catholiques zombies détectés par Todd ont oublié le christianisme, peuvent trouver dans certains préceptes égalitaires et anti-capitalistes islamiques radicaux une idéologie politique de substitution. Il y a beaucoup à dire et à reprocher au style littéraire de Houellebecq. Mais on ne peut lui dénier sur ce point une forme d’intuition.

Dans l’immédiat, cette dimension sociologique explique aussi pourquoi la France ne voit pas émerger de mouvements comme Podemos et Syriza. En Espagne ou en Grèce, l’immigration, notamment celle ayant le droit de vote, est plus homogène, au plan religieux, avec le reste de la population. Formant une grande partie des classes populaires, elle alimente le vote d’extrême gauche. Ainsi, la majorité des immigrants de ces dernières décennies en Espagne proviennent d’Amérique latine (36,21%), d’Europe occidentale (21,06%) et d’Europe de l’Est (17,75%). Seuls 14,76 % viennent du Maghreb. Les étrangers originaires d’Afrique, et plus particulièrement d’Afrique subsaharienne, ainsi que d’Asie ne constituent qu’une part très minoritaire des arrivées dans la péninsule ibérique. De plus, depuis 2008, les flux migratoires se sont carrément inversés.

Le souvenir désormais lointain du franquisme ou du régime des colonels ne peut non plus expliquer l’insuccès relatif de l’extrême droite en Grèce ou en Espagne. Bref, contrairement à ce qui s’est passé en Espagne et en Grèce, où malgré son caractère braillard le mouvement nazifiant Aube dorée est très minoritaire, le phénomène migratoire a perturbé en France le jeu classique des clivages politiques. Le sentiment de paralysie du système représentatif, qui gêne autant les Français et les met mal à l’aise, doit moins au pesant couvercle du scrutin majoritaire à deux tours qu’à cette fracture dont peu osent parler mais qui entrave le renouvellement partisan.

En réalité, à rebours des analyses de Todd et de ses suiveurs, c’est le communautarisme à la française qui, en entravant l’émergence de forces de remise en cause des partis traditionnels à gauche, permet la perpétuation de l’adhésion des classes dirigeantes à l’euro.

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