Plus tard je veux être chercheur !

Un écolier et futur chercheur ? (Image libre de droits), via Pixabay.

La France fait le choix dangereux de sous payer ses chercheurs qui débutent. Comment ne pas décourager les futurs chercheurs ?

Par Thierry Berthier.

recherche éducation sciences enseignement
Un écolier et futur chercheur ? (Image libre de droits), via Pixabay.

 

Ne brisons pas les vocations !

Voici l’extrait d’une conversation entendue il y a quelques jours entre un Directeur de Recherche et un gamin de six ou sept ans :

—  Bonjour, plus tard, je veux être chercheur !

— Très bien, c’est un excellent choix ! La recherche est une activité noble et passionnante. Découvrir des résultats inconnus, faire progresser la connaissance, la science ou la médecine. Quel métier extraordinaire ! Mais avant de faire de la recherche, il faudra que tu réussisses à l’école, au collège, au lycée. Les choses sérieuses commenceront réellement après le bac. Tu devras choisir la formation qui te convient le mieux et les matières qui te passionneront durant toute ta carrière. C’est un choix difficile. Si tu te diriges vers des études scientifiques, il faudra privilégier les formations d’excellence et tu ne commenceras à entrevoir le métier de chercheur qu’après 5 ans d’études supérieures validées. Tu devras ensuite t’engager vers une thèse de Doctorat : 3 ou 4 années supplémentaires de travail personnel de recherche avec des périodes de découragement, des périodes où tu découvriras ton premier résultat. Tu feras alors une publication qui viendra valider ce résultat puis tu soutiendras ta thèse, ta qualification et tu chercheras un poste de chercheur ou d’enseignant-chercheur à l’Université. C’est un beau programme non ?

—  Super ! Et combien ça gagne un chercheur ?

—  Bonne question ! C’est important en effet de connaître les conditions qui te feront vivre de ta passion ! Alors je dois être franc avec toi sur ce point : un chercheur ne gagne pas beaucoup d’argent en France par rapport à d’autres métiers et à la longueur des études ! Si tu veux devenir riche, il ne faut pas choisir ce métier…

La conversation se poursuit alors sur la recherche scientifique et particulièrement l’astrophysique.

Dans un premier temps, je me dis que le directeur de recherche devrait être plus explicite sur le salaire des chercheurs en France avec ce gamin qui semble s’intéresser au métier, puis finalement qu’il a raison de ne pas casser son rêve dès le premier contact… Je repense alors à la phrase d’Albert Einstein « La science est une chose merveilleuse… tant qu’il ne faut pas en vivre ! ».

Les chiffres ne mentent pas…

En 2011-2012, Nicolas Tentillier avait mis en ligne une page web présentant les grilles d’indices du salaire net des Maîtres de Conférences et Professeurs de l’Université 1. Le salaire mensuel d’un Maître de Conférences-Classe Normale débutant sa carrière s’élève en 2012 à l’indice 454, soit 1 773 euros net pour un fonctionnaire sans enfant vivant en zone 2, avant cotisation pour la mutuelle. Nicolas Tentillier affiche ensuite la progression du rapport du salaire brut des Maîtres de Conférences au premier échelon sur le SMIC brut depuis 1984 puis effectue une régression linéaire qui donne un salaire de départ pour les MC débutants égal au SMIC aux alentours de 2025.

Pour compléter la description, il faudrait également prendre en compte le manque à gagner cumulé durant 8 années d’études supérieures peu ou pas rémunérées avant l’obtention du premier poste.

Ce triste constat (qui est spécifique à la France) résulte de décennies de paupérisation du métier de chercheur et de non considération de la fonction de recherche. Alors qui sont les responsables du syndrome du « chercheur smicard » ? Le graphique de Nicolas Tentillier donne un début de    réponse : tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 1980 ont contribué à ce naufrage puisque la courbe ne montre aucun rattrapage sur une période de plus de trente ans.

Salaire brut d'un maître de conférences rapporté au SMIC Brut (Crédits Nicolas Tentillier, tous droits réservés)

Comment interpréter ce choix budgétaire ? Si l’on applique le principe basique du « Ce qui a peu de valeur se rémunère peu », on comprend vite que depuis trois décennies l’État estime puis réajuste la valeur du travail d’un chercheur débutant au niveau plancher du salaire minimum national. Son message sous-jacent semble nous dire « La recherche ne m’apporte rien donc je la rémunère en conséquence ». Une telle position est stratégiquement intenable. Nous avons choisi une économie de la connaissance. La course technologique mondiale, la quête d’innovation imposent le développement d’une recherche performante. Peut-on raisonnablement l’envisager avec un tel message ?

Comment orienter les meilleurs vers la recherche ?

C’est un défi bien complexe au regard de ce qui précède… Il faut d’abord faire preuve d’ honnêteté et annoncer immédiatement les salaires de la recherche publique aux futurs candidats. Dans certaines disciplines comme les mathématiques appliquées, l’informatique, les sciences de données, le salaire mensuel du Maître de Conférence débutant correspond à une demi-journée de consultance rémunérée par une société de conseil ou une entreprise œuvrant dans le domaine du big data. Le métier de « Data Scientist » a été élu cette année comme le métier le plus sexy du monde, il est donc rémunéré en conséquence. Les salaires de première embauche pour un candidat ingénieur titulaire d’un doctorat en statistique ou en informatique sont aujourd’hui deux à trois fois plus élevés que notre SMIC-chercheur. Notre apprenti chercheur devra donc faire vœu de chasteté financière et se satisfaire d’une rémunération de l’esprit lors de ses premières découvertes.

Observons maintenant la situation concrète d’un très bon élève de classe préparatoire qui vient de passer les épreuves écrites du concours X-ENS 2015 et qui, ayant réussi l’admissibilité et l’admission aux cinq écoles, devra choisir son affectation définitive dans quelques semaines.  D’un côté, il peut intégrer l’École polytechnique qui lui offre à sa sortie une grande liberté d’orientation et de l’autre côté, les quatre Écoles Normales Supérieures (Paris, Lyon, Cachan et Rennes) qui l’engagent résolument vers l’enseignement supérieur, la recherche et son « SMIC débutant »… Rappelons que les élèves confrontés à ce choix sont les meilleurs éléments d’une classe d’âge en mathématiques, sciences physiques et informatique et qu’ils peuvent potentiellement devenir de grands chercheurs. Les plus passionnés s’orienteront certainement vers l’ENS Paris en faisant une totale abstraction du paramètre salarial. Que feront les autres moins disposés à oublier ce facteur ?

Ce cas concret montre que la France accepte de perdre de forts potentiels de recherche alors qu’il faudrait au contraire attirer les meilleurs élèves vers ces carrières pourtant hautement stratégiques pour une nation « technologique ».

La solution viendra certainement de la formation de clusters de recherche réunissant  efficacement structures publiques et centres de R&D privés. Le SMIC-chercheur disparaîtra alors avant 2025…

  1. Les chiffres 2011-2012 de Nicolas Tentillier