Démoyenniser la démocratie

Démocratie Vote Elections (Crédits : Theresa Thompson, licence Creative Commons)

La volonté générale, c’est la moyenne des volontés individuelles. Elle n’en reflète ni la diversité, ni l’intensité, et impose à chacun une préférence molle qui n’est pas la sienne. Peut-on démoyenniser la démocratie ?

Dans une démocratie, c’est la volonté générale qui s’exprime. Le seul problème, c’est que la volonté générale n’existe pas. C’est une fiction, que l’on peut illustrer par un exemple récent : l’élection de François Hollande.

Pour simplifier, ne nous intéressons qu’au second tour : François Hollande a battu Nicolas Sarkozy à 51,6% contre 48,4%. Parmi ceux qui ont exprimé leur opinion, 48,4% n’ont pas voté pour lui ; il est quand même leur président. Les chiffres complets (tenant compte de l’ensemble du corps électoral, pas seulement des suffrages exprimés) indiquent qu’il a mobilisé 36% du corps électoral. 2/3 des Français n’ont jamais demandé à avoir François Hollande pour président, mais tant pis pour eux : la « volonté générale » l’emporte.

La volonté générale n’est pas la volonté du peuple : le peuple aussi est une fiction. Il n’existe pas une seule entité appelée « le peuple ». Ce qui existe, c’est une multitude d’individus qui ont chacun une opinion. Beaucoup ont une opinion différente de la volonté générale, qui représente plutôt l’opinion moyenne. Dans le cadre de l’élection présidentielle, tous les Français ont François Hollande pour président parce que, parmi 70% des Français qui ont voté pour l’un des deux, une faible majorité penchait pour lui. Dans une démocratie, chacun est censé appliquer ce que les autres pensent « en moyenne », avec la possibilité d’ajouter chacun une goutte d’eau dans l’océan du peuple. Ne peut-on pas faire mieux ?

Le terme « démoyenniser » n’existe pas officiellement, mais il pourrait se définir comme le fait d’augmenter le niveau de finesse d’une analyse, en vue de différencier les réponses apportées. Dans un sens mathématique, il s’agirait d’étudier la dispersion en plus de la moyenne. Par exemple, un opérateur téléphonique propose toute une gamme de forfaits plutôt qu’un unique contrat correspondant à la consommation moyenne. Les constructeurs automobiles proposent des modèles aussi bien pour les citadins utilisant occasionnellement leur voiture que pour les grands rouleurs. Pour que chacun puisse réellement exprimer ses préférences, il faut démoyenniser la démocratie. Le défi est de taille : il ne s’agit pas uniquement d’étudier la dispersion pour ensuite appliquer à tous la moyenne, mais bien de permettre l’expression de tout l’éventail des choix que les citoyens pourraient souhaiter faire. C’est possible, et incroyablement simple. La démocratie démoyennisée, c’est le marché.

Le marché n’impose pas « sa » loi : il reflète la somme (et non la moyenne) des préférences des individus, dans toute sa diversité. Le choix du marché est ouvert. Dans un marché libre, chacun peut créer et produire ce qu’il veut, acheter et consommer ce qu’il souhaite. Comparons donc le marché avec le « moins mauvais » des régimes, la démocratie. Pour choisir la couleur de votre cravate le matin, par exemple. Ou pour choisir un sandwich.

  • Si la couleur des cravates était un choix démocratique, nous voterions tous et porterions chaque jour une cravate dont la couleur aura préalablement été choisie par la volonté générale. Avec le marché, il suffit d’ouvrir son placard et de choisir.
  • Si le choix des sandwiches était démocratique, il faudrait voter et tous manger un sandwich identique. Le marché assure la survie des végétariens et des allergiques, en plus de la satisfaction des estomacs.

Le marché est la somme des volontés individuelles, la démocratie en est la moyenne. Enfin, pas tout à fait. Dans une démocratie, certains ne trouvent tout simplement pas l’option reflétant réellement leurs préférences. Même au premier tour d’une élection, rares sont les citoyens dont un candidat reflète exactement les positions. La démocratie offre une moindre diversité. Et elle ne permet pas non plus d’exprimer l’intensité des préférences, au contraire du marché. Via des mécanismes comme, par exemple, le prix : on peut aimer les poires sans pour autant être prêt à les payer 100 €/kg.

Le marché est un système plus libre, plus juste et plus efficace que la démocratie. Même en politique, le marché permettrait à chacun de choisir le système qui lui convient. Et c’est là qu’est tout le problème du marché, la raison pour laquelle beaucoup d’hommes politiques sont son ennemi : avec le marché, chacun choisit, et personne ne choisit à la place des autres. Personne ne peut prendre pour autrui les décisions qui le concernent. Avec le marché, chacun fait ce qu’il veut faire. Pas ce que d’autres pensent qu’il voudrait faire, ou aimeraient qu’il fasse.

Le marché a donc naturellement beaucoup d’ennemis : tous ceux qui veulent confisquer aux autres leurs choix, tous ceux qui pensent avoir plus à perdre en rendant aux autres leur liberté qu’ils n’ont à gagner à récupérer la leur. C’est une grave erreur ; saurons-nous les convaincre ?