Affaire Atlaoui : les conséquences logiques de l’implication française

Combattre l’injustice en Indonésie est sans doute une chose admirable. Pourquoi Manuel Valls ne fait-il pas la même chose en France ?

Par le Parisien libéral.

Manuel Valls et Guillaume Bachelay credits Parti socialiste  (CC BY-NC-ND 2.0)
Manuel Valls et Guillaume Bachelay credits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Difficile de ne pas avoir entendu parler de Serge Atlaoui. Ce franco-algérien de 51 ans est accusé d’avoir été employé d’un laboratoire clandestin de MDMA (ecstasy) en Indonésie. Arrêté par la police locale, il a été condamné d’abord à la prison à perpétuité, puis à être exécuté. Il était allé travailler en Indonésie pour un salaire de 2000 euros par semaine, parce qu’il connaissait des difficultés financières ici en Europe, et son rôle était celui d’un technicien de maintenance de machines, chose qu’il n’a apparemment pas contestée.

Étant donné que son exécution pourrait survenir dans les jours qui viennent, son cas a fait l’objet d’une intense mobilisation politique et médiatique. Pour Manuel Valls, « Tout doit être fait pour tenter d’empêcher l’exécution » de Serge Atlaoui et la France doit lutter contre l’existence de la peine capitale.

« Tout doit être fait pour tenter d’empêcher l… par gouvernementFR

Pour le président Hollande, l’exécution de Serge Atlaoui aurait des conséquences, notamment au niveau diplomatique, si elle survenait effectivement.

D’autres personnalités politiques se sont exprimées, à part peut-être celles qui ont dans leur programme le renforcement des sanctions en cas de trafic de drogue, la lutte contre l’immigration et le possible rétablissement de la peine de mort en France.

Cela pourrait être, à la base, une excellente chose que les politiciens français soutiennent un ressortissant français, un de nos compatriotes, en grave difficultés à l’étranger. Mais de telles interventions soulèvent quand même la question à la fois de la pertinence mais aussi et surtout de la logique.

1/ Affaire de drogue et souveraineté judiciaire

L’affaire Serge Atlaoui nous interpelle tous car ce soudeur lorrain risque la peine de mort. Mais sauf preuve du contraire, l’Indonésie a ses propres lois, sur lesquelles nous n’avons pas de levier, pas plus que les Indonésiens, normalement, n’influencent nos lois. Dès lors, appeler les autorités judiciaires et politiques indonésiennes à réviser leur jugement ne risque-t-il pas au contraire de les braquer encore plus, et ce d’autant plus qu’on parle non pas d’un vol de voiture, mais de fabrication de drogues de synthèse ?

2/ Le travail et le tourisme dans les pays à risque

Le monde est un risque. Mais d’un pays à l’autre, les risques changent. Il est plus sûr d’aller travailler ou d’aller faire du tourisme dans une démocratie libérale que dans un pays plus ou moins mal classé par Reporters Sans Frontières, la Heritage Foundation, le Cato Institute ou The Economist. Malgré ses quelques bavures policières et ses quelques cas de politiciens corrompus, la France reste une démocratie et un État de droit, à la différence de bien d’autres pays. Serge Atlaoui n’a-t-il pas pris ses risques en allant travailler en dehors de l’Union Européenne, dans un pays connu pour sa législation anti-drogue particulièrement répressive et ses prisons dignes de Midnight Express ?

3/ Les leçons de morale occidentales aux pays exportateurs de drogue

S’il y a bien une chose frappante, c’est que les pays exportateurs de drogue sont majoritairement des pays émergents (Maroc, Indonésie, Colombie) ou pauvres (Afghanistan), et les pays consommateurs, des pays plutôt développés (États-Unis, Union Européenne), ce qui au passage explique une partie du fossé entre les prix de la matière première payée aux paysans et les prix facturés aux consommateurs finals. Question de pouvoir d’achat.

Et bien que la consommation de toutes les drogues progresse, les pays consommateurs ont quasiment tous décidé de mener une guerre résolue à la drogue. Et pour cela, ils n’hésitent parfois pas à donner des leçons. Quand la France forme les douanes maliennes à la lutte contre le trafic de drogue, quand l’UE met la lutte contre le trafic de drogue au top de ses priorités dans ses relations avec le Tadjikistan ou quand les États-Unis financent les polices d’Amérique latine luttant contre le trafic de drogue, notre message peut-il souffrir la moindre contradiction ?

4/ La lutte à plusieurs vitesses contre la peine de mort 

Les États membres de l’UE ont tous aboli la peine de mort. C’est tout à l’honneur des démocraties de penser qu’il faille dépasser la loi du talion et de croire que la vie ne se prend pas.

Mais, si nous sommes vraiment attachés à la défense de nos valeurs et si nous croyons que celles-ci peuvent avoir une portée universelle, comment se fait-il que nous n’ayons jamais rien trouvé à redire aux Chinois ou aux Saoudiens qui, eux, pratiquent la peine de mort à très large échelle ? Le président Hollande était en Arabie Saoudite le 24 janvier dernier. A-t-il glissé un mot aux dirigeants du royaume sur ce qu’il pense de la peine de mort ? C’est bien la peine de mort qui nous choque, pour tous les condamnés, pas seulement quand ils sont français. Alors pourquoi nous jugeons que l’Arabie Saoudite est souveraine, là où l’Indonésie pourrait être mise sous tutelle ? Et quid du cas de certains États des États-Unis d’Amérique qui continuent à pratiquer la peine de mort, y compris envers des non américains ? Allons-nous également dire à la Louisiane que nous souhaitons rompre les relations diplomatiques et commerciales ?

Il parait que le dossier Serge Atlaoui est passé d’une affaire judiciaire interne à l’Indonésie à une affaire politique et diplomatique internationale. Il se pourrait même que Serge Atlaoui soit finalement sauvé puisque son exécution a déjà été retardée (en dépit de la fermeté qu’affiche le président indonésien, et en dépit du principe de séparation des pouvoirs, pour peu qu’il ait un sens ici).

Mais quelle que soit l’issue de cette affaire, il y a deux conclusions à en tirer.

D’une part, lutter contre le trafic de drogue ne sert à rien. La prohibition ne marche pas. Quels que soient les risques encourus, des jeunes ou des moins jeunes se piquent, sniffent, gobent, fument, et des offreurs cultivent, raffinent, transportent, distribuent. En matière de drogue, il y aura toujours une offre, mais aussi une demande. Les milliards d’euros dépensés pour défolier les forêts colombiennes, surveiller le détroit de Gibraltar, effectuer des perquisitions dans les cités de Seine- Saint-Denis, juger, enfermer n’ont aucun impact sur la consommation, mais enrichissent les trafiquants à des niveaux hors normes.

D’autre part, puisque les 10 commandements (dont le « tu ne tueras point ») et les Droits de l’Homme (dont le droit à un procès équitable), font partie de notre corpus culturel, nous Occidentaux devrions nous montrer exemplaires, afin d’être en mesure de donner légitimement des leçons au reste du monde. Nous devrions effectivement éviter de tuer, que ce soit par bavures dans les commissariats ou par frappes de drones.

Enfin, l’implication, ici chez nous, de fonctionnaires, de proches de politiciens, de leurs banquiers dans le trafic de drogue devraient nous inciter à beaucoup de modestie.

Le débat reste ouvert, notamment sur Facebook, entre ceux qui veulent sauver Serge Atlaoui du peloton d’exécution et ceux qui soutiennent l’Indonésie dans sa politique de lutte contre la drogue.
Mais la priorité de Hollande, Valls et des autres ne devrait-elle pas être la promotion des valeurs libérales, dont l’indépendance de la justice et la séparation des pouvoirs, y compris et avant tout ici, chez nous, en France, aussi bien qu’en Indonésie ?

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