Comment réformer l’Éducation nationale ? Proposition de méthode

Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre.

Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Une salle de classe dans une école (Crédits : Conseil Général du Val-de-Marne, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

« Il faut régionaliser l’Éducation nationale » et « c’est par le bas qu’il faut commencer » (Nelly Guet), en rendant  les établissements progressivement autonomes. La récente réforme du collège irait donc dans le bon sens en laissant 20% des horaires à la libre disposition des équipes pédagogiques pour construire des enseignements pratiques interdisciplinaires et en passant d’une logique de programme à une logique de projet.

Si nul ne devrait plus contester la nécessité d’un Big Bang dans le système éducatif français, il n’est pas sûr pour autant que la méthode des petits pas soit la mieux adaptée à la réalité de la situation ni aux attentes des Français attachés par une longue histoire à leur École.

La perte de sens de l’enseignement

La réforme du collège présentée par Madame Vallaud-Belkacem vient après beaucoup d’autres qui, depuis trente ans, ont, par effet d‘accumulation, fait perdre à l’école le sens de ses missions. L’empilement des mesures, sans aucune mise en perspective, a eu en effet des conséquences dévastatrices pour les différents acteurs, parents, élèves et enseignants.

Soutien et itinéraires de découverte au collège, travaux pratiques encadrés et accompagnement personnalisé au lycée, sans oublier la réforme des rythmes scolaires dans les écoles primaires devant permettre le développement d’activités péri éducatives tout en négligeant de les financer ; à quoi s’ajoutent, liste non exhaustive, les multiples projets en tous genres, l’éducation à la santé, à l’orientation, les voyages et autres sorties culturelles… De tout cela il a résulté un éclatement des enseignements, (pauvres enseignants qui ignorent en quoi consiste désormais leur métier et à qui leur administration répète tous les jours qu’ils le font mal !), plus grave encore, une dispersion des élèves qui ne savent plus distinguer l’essentiel de l’accessoire, et comment le pourraient-ils ? et à qui on a négligé de faire acquérir les connaissances fondamentales. Qui peut, sans mauvaise foi,  s’étonner du recul régulier de la France dans les classements PISA en mathématiques et en maîtrise de la langue ? Des élèves qui ne savent plus non plus à  quel adulte se référer, il arrive que 18 professeurs différents interviennent dans une même classe de seconde ! L’enfer est pavé de bonnes intentions : à force de vouloir secondariser le primaire et de rapprocher le secondaire du supérieur, on a semé, à tous les niveaux, la plus extrême confusion. Éduquer n’est-ce pas respecter les âges de la vie ? La jeunesse de 2015, en dépit de certaines apparences trompeuses, est en réalité beaucoup moins autonome que celle d’il y a trente ans.

Comme parallèlement à cette déstructuration volontaire de l’enseignement, on a conservé le cadre classique sans en redéfinir les objectifs, peu ou prou le système est orienté vers la préparation d’études supérieures longues via la voie générale, l’École demeure une machine à sélectionner et à exclure, tôt ou tard, par l’échec.

On ne saurait donc s’étonner de l‘inquiétude des parents et des enseignants  devant une énième réforme qui conduit à aggraver les défauts accumulés depuis trente ans plutôt que de les corriger !

La nécessité de mobiliser les acteurs par un projet politique fort

La France n’est pas la Finlande et elle entretient depuis plus d’un siècle de République une relation particulière avec son École. Le fameux modèle finlandais est sans doute admirable mais ses thuriféraires oublient que, pour des raisons historiques, l’École est  en France une question éminemment politique : incarnant depuis Jules Ferry les valeurs du « modèle républicain » (S. Berstein), ses dysfonctionnements alimentent la défiance des Français à l’égard des institutions et minent leur vouloir vivre ensemble.

La réforme en commençant « par le bas » risque donc de continuer à alimenter cette défiance nourrie par trente ans de réformes inabouties. Du reste, changer un élément sans s’attaquer à l’ensemble n’est guère efficient, l’épisode récent des rythmes scolaires l’a montré. Surtout, la crise de l’École étant fondamentalement une crise du sens, il appartient au politique de répondre à ces questions auxquelles l’École de Jules Ferry avait su répondre en son temps : que faut-il enseigner ? À qui ? Comment ? Pourquoi ? Avec qui ?

Sans réponse à ces interrogations, ni l’indispensable régionalisation régulée de l’Éducation nationale, ni son ouverture sur d’autres acteurs sociaux, ni la redéfinition du métier d’enseignant n’ont de chances de déclencher une dynamique positive chez les différents acteurs. Pire, ces changements risquent d’être interprétés  comme la simple volonté de l’État de se décharger sur d’autres d’une dépense qu’il n’a plus les moyens d’assumer. Ainsi toute réforme des statuts du corps enseignant est interprétée – à tort ? – dans les salles de professeurs comme une tentative de faire des économies sur une profession mal rémunérée à qui on n’a  pourtant pas cessé d’en demander davantage depuis vingt ans !

Le rétablissement des finances publiques est certes une nécessité mais il ne saurait tenir lieu de grand dessein pour la nation tandis que l’abandon pur et simple de l’École à des collectivités territoriales financièrement exsangues risque d’avoir des conséquences politiques redoutables, renforçant le sentiment d’abandon de la part de populations défavorisées. C’est justement son inégalité fondamentale qui alimente le rejet du système actuel ; il ne faudrait pas que sa juste réforme soit perçue comme son aggravation. Les politiques ne doivent donc pas éluder certaines questions : qui décide ? Qui finance ? Qui contrôle ?

Les Français attendent une parole politique forte sur l’École, une parole politique  qui soit à la hauteur de son passé et qui soit tournée vers l’avenir.

Car c’est bien le grand défi de l’École du XXIème  siècle, élever le niveau général de tous en proposant à chacun des parcours diversifiés de réussite, qui nécessite une transformation radicale du système de formation. C’est bien l’avenir de la jeunesse et du pays qui est en jeu. À qui appartient-il d’en convaincre les Français sinon aux politiques eux-mêmes ? Si l’on veut faire l’École de tous et pour tous, faut-il en confier l’élaboration à la représentation nationale ou à des experts autoproclamés qui ne s’adressent jamais au peuple dans son entier ? À qui appartient-il de mobiliser les forces vives du pays autour de son avenir et d’un projet éducatif ?

Dans un tel contexte, il est à la fois singulier et inquiétant de constater « le silence assourdissant qui a régné sur les questions d’éducation pendant la campagne des municipales et des départementales » (Nelly Guet). On voit mal du reste pourquoi il en irait autrement lors des prochaines échéances régionales et on attend avec impatience de voir quel candidat à l’élection présidentielle saura se montrer à la hauteur de l’avenir du pays et de ses défis !

Sur le web