Mariano Rajoy obtient la confiance des marchés mais pas celle des Espagnols

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

Paradoxe à Madrid : alors que Mariano Rajoy s’évertue à sortir son pays de la crise, il est fortement critiqué par les Espagnols.

Par Guy Sorman

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)
Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

 

On parle trop de la Grèce et pas assez de l’Espagne. Le gouvernement grec n’offre à son peuple qu’un choix entre la faillite et le retour à la raison : mais n’en déplaise à la gauche européenne, il n’existe aucun modèle grec alternatif à l’économie de marché et à la bonne gestion de l’État. L’Espagne, en revanche, démontre que l’application des principes élémentaires de l’économie classique conduit bien hors de la crise, recrée de la richesse et du travail à un rythme désormais soutenu. Certes, la route est longue, elle est douloureuse pour certains, mais le progrès économique est toujours un processus lent : il faut beaucoup de temps et d’efforts ne serait-ce que pour atteindre 1% de croissance par an, restaurer le plein emploi, rembourser ses dettes, persuader les investisseurs nationaux ou étrangers qu’il faut créer des entreprises en Espagne et pas ailleurs. Ce à quoi le gouvernement Mariano Rajoy parvient : grâce à une continuité dans l’action remarquable et exceptionnelle en Europe.

Le Président du gouvernement espagnol mérite la palme du courage. Cette récompense, le monde extérieur vient de la lui accorder de manière symbolique, puisque l’État espagnol a rejoint le peloton d’excellence des grandes nations susceptibles d’emprunter sur le marché mondial à des taux d’intérêt négatifs. En clair et pour les non experts, le monde financier, les banquiers et les épargnants accorderont leur confiance à l’Espagne et à son gouvernement, dans la longue durée. La crise financière, qui naquit de l’envol des taux au risque de mettre l’État espagnol en faillite, est terminée. La crise est terminée : je l’écris deux fois parce que, tout récemment de passage à Madrid, il m’est apparu que les Espagnols étaient peu informés de cette grande et bonne nouvelle. Alors que les capitaux reviennent vers l’Espagne, qu’il s’y crée chaque jour des entreprises nouvelles, que des marques espagnoles atteignent une notoriété internationale, que le chômage recule, que Renault (par exemple) transfère des usines de France au sud des Pyrénées, je n’ai, à Madrid, pour l’essentiel, entendu que des critiques du gouvernement : à droite et à gauche.

À droite, la critique porte sur le style autant que sur le fond : le gouvernement est accusé de manquer d’empathie pour les pauvres, de ne pas appliquer le programme conservateur pour lequel il fut élu (contre l’avortement en particulier), de manquer de fermeté envers les indépendantistes catalans et basques. En somme, Mariano Rajoy élu à droite, gouverne au centre : mais, ne serait-ce pas grâce à ce pragmatisme ennuyeux et décevant que la nation espagnole a accepté, sans trop rechigner, des réductions d’aides sociales et une plus grande flexibilité du marché du travail ? La tentation centriste n’épargne pas plus l’opposition socialiste qui se dresse assez mollement contre une politique qui marche.

Cette anémie idéologique, dans les deux grands partis classiques, le Parti populaire et le Parti socialiste, a fait surgir, à droite et à gauche, des « mouvements de citoyens », Ciudadanos et Podemos, qui semblent participer de la même veine que les partis ou mouvements populistes qui essaiment actuellement dans toute l’Europe. Il se trouve plusieurs optiques pour analyser et classer ces mouvements, espagnols ou autres : on peut considérer qu’ils régénèrent la démocratie, faisant place à de nouvelles générations et des idées neuves, ou qu’ils aspirent tout bonnement à remplacer les partis existants, ou qu’ils canalisent les passions telle la haine des immigrés (Front national en France, Pegida en Allemagne, Ligue du Nord en Italie) ou la haine du capitalisme (Trotskystes en France, Podemos en Espagne).

Arrêtons-nous un instant sur le cas de Podemos, encore mal connu en dehors de l’Espagne, mais qui, dans son pays, jouit d’une popularité croissante, en tout cas dans les médias. Ayant eu l’occasion, à Madrid, de débattre avec certains de ses représentants, j’avoue ma déception. En bon libéral, je suis toujours curieux des idées des autres. Hélas ! Podemos ne fait que recycler des slogans archaïques sur les « multinationales » qui s’accaparent l’État, etc. Comment des porte-parole, plutôt intelligents et cultivés, peuvent-ils proférer des banalités telles que « l’État c’est bien », « l’économie privée c’est mal » ? Ces dirigeants adultes de Podemos m’ont fait regretter les adolescents « indignés » de la Puerta del Sol qui, il y a quatre ans, pêchaient par utopie et non par des platitudes.

L’agitation idéologique qui se manifeste à droite et à gauche, en Espagne comme ailleurs, nous rappelle que la politique n’exige pas seulement de bien gouverner, mais d’expliquer aussi pour quoi et pour qui on gouverne ? Comme le disait le général De Gaulle (citation apocryphe, bien entendu comme celles que l’on attribue à Winston Churchill) : « gouverner, c’est parler aux gens ». Ce talent est inné : certains chefs d’État et de gouvernement, peu doués pour la « communication », s’en remettent aux médias sociaux. Mais Tweeter et Facebook ne remplacent pas le charisme : Mariano Rajoy n’en a pas, ce qui lui vaut la confiance des « marchés », plus que celle des Espagnols.


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