La voie de l’artiste

Portrait de l’artiste en créateur.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

1953 ... 'self-portrait painting soda-jerk' - Norman Rockwell credits James Vaughan  (CC BY-NC-SA 2.0)
1953 … ‘self-portrait painting soda-jerk’ – Norman Rockwell credits James Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)

 

L’art est l’acte de création même. Aussi nomme-t-on un « artiste » toute personne dont l’activité principale est de concevoir ou de créer. Tous les métiers artistiques sont principalement des travaux de fabrication. Que ce fusse la musique, la peinture, le dessin ou quelque autre artisanat : tous donnent naissance.

Mais contrairement à l’industriel, l’artiste ne recherche pas la pure efficacité dans sa production, mais l’expérience de l’inédit et le plaisir de la création pour elle-même, sans avoir en tête un but pour son œuvre. Chaque nouvel ouvrage est unique, il peut être reproduit par un tiers pour son usage, mais ne saurait être semblable à la production d’un autre artiste. En cela, l’art est un domaine à part dans les sociétés humaines : il est l’expression même d’un principe créateur de nos esprits.

L’objectif d’un artiste n’est nullement d’atteindre une « perfection » dans sa réalisation mais un potentiel, dans la voie qu’il a choisie. C’est-à-dire de donner une forme concrète à une image présente de son esprit, la plus équivalente possible. Un ouvrage peut parfaitement être imparfait et rester grandiose : ce n’est pas tant sa qualité qui fait réellement son impact, mais sa fidélité à la forme que l’artiste avait en tête1.

L’art n’est pas plus une science, qu’une matière exempte de méthodes. Elle s’appuie tout aussi fortement sur la philosophie que la science elle-même. Mais contrairement au cas de cette dernière, le but est effectivement de créer, non plus d’expliquer mais bien d’appliquer.

Toutes les techniques de l’artiste sont orientées vers la mise en place d’une procédure, qui conduira inévitablement à une modification plus ou moins significative de l’univers qui l’entoure. Sa seule véritable différence avec la pure ingénierie2 est le caractère inédit des productions proposées. Là où l’artisan se contentera de concevoir en conformité avec un schéma préalablement développé3, que ce fusse par l’artiste ou par le scientifique, en vue de résoudre un problème pratique, souvent récurrent.

L’art n’est pas nécessairement une activité solitaire, néanmoins ceux qui s’y adonnent sont bien plus fréquemment isolés que quiconque dans nos sociétés. Leur vision, incompréhensible avant sa complète matérialisation, ne peut être ni expliquée ni enseignée.

Il n’y a pas de « feu sacré » mystérieux qui brulerait dans l’esprit de l’artiste et l’écarterait de facto du commun des mortels, tel un élu des dieux, mais une simple observation. Parfois si subtile qu’en regardant la même chose durant une vie entière, on n’y trouverait aucune forme d’inspiration quelconque. C’est pourtant ce qui donnera à l’artiste sa représentation. Qui connaîtra alors une croissance exceptionnelle à mesure qu’il sera capable de la nourrir, de la faire croître jusqu’à atteindre sa pleine maturité.

L’art est un choix. Plus encore, c’est un métier, avec ses maîtres et ses traditions. Son importance pour l’humanité est si vitale que, comme la philosophie, sa soudaine disparition sonnerait la fin de toutes les activités intellectuelles. De par ce fait qu’en tant que cheminement par nature transgressif de l’ordre établit, la philosophie s’appuie sur une démarche qui ne saurait exister sans une liberté complète de l’art, qui l’est tout autant.

La philosophie pourrait elle-même être perçue comme un art, puisque étant une activité créatrice de méthodes. Cependant, le philosophe ne conçoit rien qui lui soit personnel ou propre : il ne fait qu’établir un procédé de résolution qui, par définition, ne pourra être qu’universellement valide, une fois achevé. L’artiste n’est pas si restrictif : il ne veut qu’appliquer sa vision à une réalisation concrète, peu importe qu’elle soit universelle ou pas : l’art est subjectif là où la philosophie doit être objective.

Toutefois, l’art n’est pas exempt d’une pensée objective4 : il repose sur des méthodes qui ont toutes une origine philosophique. Ces formules sont les outils des artistes, que ce fusse les techniques de dessin, le procédé pour fabriquer ou utiliser un instrument : tous ont une origine commune. Il peut aussi s’adjoindre des compagnons, d’ordre scientifique, au même titre que la philosophie le ferait : que ce fusse la physique pour l’architecte ou la chimie pour le cuisinier.

L’art entier repose sur un discours qui lui est propre. Qui peut connaître des variations, non plus d’une école à une autre, mais d’un artiste à l’autre. Tout en conservant pour base les accommodements de son art : un peintre ne sculpte pas un tableau, il le peint. Ainsi utilisera-t-il toujours les méthodes conçues pour la peinture, préférentiellement à toutes les autres. C’est à l’intérieur de cette méthodologie que l’artiste applique ses variations personnelles ou peut s’adjoindre des compagnons de route. En dehors, il change d’art : il n’est plus peintre mais sculpteur, plus musicien mais auteur.

Ce sont toutes ces mutations, au sein d’une matière initiale, qui sont à l’origine des courants et des modes. Nullement le caprice d’une autorité, qui en aurait soudainement eut le désir pour des raisons plus ou moins avouables. Si nous nous conformons à certaines créations artistiques, ce n’est pas par facilité intellectuelle, mais parce qu’à un moment donné de nos vies, elles nous sont apparues excellentes. Il en ira de même des artistes, qui peuvent s’inscrire dans un courant parce qu’ils estiment que leur vision pourra être partagée. Ainsi, plutôt que d’œuvrer seul, ils peuvent s’insérer dans un tout et faire croître leur pressentiment en la compagnie d’autres artistes qui le partagent.

En art, le défi technique intéresse moins que le résultat réel5 : c’est ainsi que certaines des plus grandes réalisations, qui furent pourtant de véritables exploits, n’eurent pas le dixième du succès de copies plus tardives.

Quoi qu’on puisse en dire, les hommes, d’autant plus quand ils sont célèbres, ont bien plus peur de l’oubli que de la mort. Tout ce que nous sommes, tous nos ouvrages, disparaitront inévitablement dans le néant. Quoi que nous ayons dit, quoi que nous ayons fait, que ce fusse majestueux ou méprisable : l’ensemble est destiné à disparaitre de la mémoire des Hommes, comme de celle du monde.
Même un être aujourd’hui érigé en exemple d’abjection, comme peut l’être un Adolf Hitler ou un Joseph Staline, est inévitablement condamné à l’oubli6. Beaucoup pourraient être choqués à l’idée d’une telle comparaison, rétorquant l’argument qu’il est impossible qu’ils soient oubliés, que leurs crimes disparaissent dans le néant et que leurs massacres finissent par n’être rien de plus que de la poussière. Mais voyez déjà l’érosion croissante qui commence à apparaître, aujourd’hui, moins d’un siècle depuis la conclusion des évènements et essayez d’imaginer si, dans une centaine de millénaires, les gens du commun se souviendront encore d’eux.

Par-là, nous sommes tous destinés à l’anéantissement. C’est pour cela que nous ne devons jamais perdre de vue qu’une excellence du présent ne doit en aucun cas survivre au dépend de celle des générations prochaines. Car ce serait gâcher un potentiel d’excellence au profit de quelque chose qui n’a aucun espoir de perdurer à jamais.

Nous sommes tous destinés à l’éternité, dans l’oubli. C’est dans la marche de l’univers que de laisser une place aux nouvelles options, au prix des anciennes. L’essence fondamentale de tout art et de tout éclat en notre monde tient en ce principe : le changement est permanent, tout est aussi éphémère que fragile. Seules les lois de la réalité sont éternelles, car elles existent en dehors du temps et de l’espace7.

Cette peur de l’oubli, si caractéristique de l’artiste, n’est pas éloignée de son activité même. Car c’est bel et bien parce qu’il se sait maître du monde physique, au moins sous un aspect, qu’il risque de finir par croire qu’il le contrôle totalement. Qu’il l’aurait, par son esprit, asservit et qu’il n’est donc plus autant que cela bâtit sur des règles immuables. Cette soif de pouvoir, inhérente aux créateurs, est nécessaire à leur art. Puisque en l’absence de cette volonté de puissance, aucune transgression de l’ordre établit ne serait possible ni désirée8.

  1. Dans l’œuvre d’un artiste, ce qui sera perçu comme trop parfait se verra souvent considéré comme dénué d’intérêt. Ainsi, notre esprit respecte les règles du vivant : le changeant et l’inhabituel resteront préférables à l’uniforme perfection statique. La caractéristique particulière qu’a l’univers à constamment apporter du mouvement est aussi profondément implantée en nous : après tout, ne désirons-nous pas en permanence de la nouveauté dans l’art graphique, la musique et le cinéma ? N’oublions nous pas continuellement l’ancien, fusse-t-il prodigieux ?
  2.  Qui peut parfois prendre la forme d’un art, l’architecture notamment.
  3. Souvent commun au reste de la profession.
  4.  Tout comme la philosophie n’est pas exempte ni de perception ni de subjectivité.
  5.  Seules les personnes recherchant une forme de dépassement peuvent se sentir touchés par un défi technique. Un tel challenge n’intéresse finalement que le spécialiste, le professionnel. Le public n’en est pas spécifiquement amateur, s’attardant bien plus sur une vision, plutôt que sur une technique.
  6. Si ni l’un ni l’autre de ces deux nom ne vous évoque quoi que ce soit, c’est que vous êtes la preuve vivante de la véracité de ce principe.
  7. C’est là le destin de l’être, qui n’est qu’un objet subjectif, dans un monde qui lui est entièrement objectif. Même s’il peut, par ses actions, altérer la forme du monde, il n’aura jamais aucun impact sur les principes de celui-ci. Alors même que le monde a, quant à lui, une emprise totale sur l’être, existant en dehors de lui, par-delà. L’être est relatif, le monde est absolu ; puisque l’être est relatif au monde. Sans le monde, il ne saurait y avoir aucun être possible.
  8. C’est en effet lorsque l’Homme commence à comprendre qu’il peut placer la nature « sous sa domination », qu’il agit. Il sait qu’il peut la remodeler, en modifier tous les aspects ou créer des choses autrement impossibles. C’est parce qu’il le sait, qu’il s’y essaye. Par cette activité, sa volonté de contrôler la nature, de la plier à sa vision, augmente d’autant. Tous les hommes de pouvoir, sans exceptions, furent des artistes. Car seule cette population dispose d’un esprit formé à la volonté de puissance. Qui ne nait pas seulement d’une transgression de l’ordre établit, mais aussi d’une conviction le poussant à repousser les limites du monde.