Non, la BCE n’est pas allemande

Euro BCE (Crédits Maciej Janiec, licence Creative Commons)

Contrairement à ce qui est sans cesse répété, l’Allemagne ne domine pas l’Europe.

Contrairement à ce qui est sans cesse répété, l’Allemagne ne domine pas l’Europe. Les institutions européennes, au contraire, ont été largement utilisées par la France, pour uniformiser.

Par Louis Rouanet.

Euro BCE (Crédits Maciej Janiec, licence Creative Commons)
Euro BCE (Crédits Maciej Janiec, licence Creative Commons)

 

Il est désormais largement admis dans le discours politique que l’Europe est allemande. On se plaint de cette prétendue suprématie. On ne cesse de nous répéter, perpétuant ainsi les vieux sophismes mercantilistes, que les excédents allemands sont la cause de nos déficits. Nos voisins vivraient donc à nos dépens. Pourtant, contrairement à ce qui est sans cesse répété, l’Allemagne ne domine pas l’Europe. Les institutions européennes, au contraire, ont été largement utilisées par la France, pour uniformiser. C’est-à-dire qu’elles ont permis de réduire la concurrence entre États sur le plan fiscal, règlementaire et surtout monétaire. L’Allemagne est la grande perdante de l’euro tandis que la médiocrité des gouvernements laxistes et clientélistes a été rendue possible par la monnaie unique. Ainsi, prendre l’Allemagne comme bouc émissaire est tout à fait conforme à l’évolution culturelle de la France qui se dirige vers une société d’irresponsabilité généralisée où personne ne veut assumer ses erreurs, et où « les autres » sont obligés de supporter nos propres errements.

La construction européenne était autrefois basée sur les principes de libre-échange et de libre circulation. Très vite cependant, l’Union Européenne est devenue un système d’agrégation des conflits où les pays les plus dirigistes se protègent contre la concurrence des États plus libéraux. Charles de Gaulle déjà en son temps disait : « La CEE c’est un cheval et un attelage, et la France c’est le cocher ». Cette volonté d’imposer un système plus dirigiste et de saccager les fondements de la société libre est encore plus apparente dans le cas de la BCE.

Comment l’Allemagne s’est fait soumettre par ses « partenaires »

Allemagne sortie de l'euro  (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)
Allemagne sortie de l’euro (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

L’introduction de la monnaie unique avec le traité de Maastricht était un projet visant un but précis, en particulier pour les élites françaises. Avant l’euro, la banque centrale allemande concurrençait fortement les autres banques centrales et les contraignait à adopter des politiques moins inflationnistes. De facto, la politique monétaire des autres pays européens dépendait de la Bundesbank. Valéry Giscard d’Estaing, un fervent partisan de l’euro, déclara en 1992 que la BCE permettra de mettre fin à la suprématie monétaire de l’Allemagne. Il affirma aussi que la BCE devra être un outil pour des « politiques macroéconomiques de croissance », c’est-à-dire, si l’on fait abstraction de la novlangue, l’inflation. De même, Mitterrand dit à Thatcher après la réunification que « sans la monnaie unique nous sommes tous, vous et moi, sous domination allemande. Lorsqu’elle augmente ses taux d’intérêt nous devons suivre, et vous faites la même chose, même si vous ne participez pas à notre système monétaire. Nous ne pouvons y participer que s’il y a une banque centrale européenne au sein de laquelle nous décidons ensemble.1 » La réunification allemande permit à Mitterrand de faire pression sur le gouvernement allemand pour qu’il accepte l’euro, malgré l’opposition de l’opinion publique allemande à l’époque (certains sondages montraient à l’époque que 70% des allemands étaient opposés à l’euro)2. L’objectif recherché fut atteint puisque la BCE est désormais beaucoup plus laxiste que ne le fut la Bundesbank.

L’Allemagne, ou tout du moins la Bundesbank, entra à reculons dans l’euro. Ce fut cependant une occasion pour les politiciens allemands de se débarrasser des membres les plus durs de la Bundesbank qui étaient traditionnellement influencés par l’ordo-libéralisme et concevaient l’inflation comme un danger pour la croissance et la stabilité économique. L’Allemagne accepta de renoncer au deutschemark avec l’assurance qu’il n’y aurait pas de bail-out. Une clause « no bail out » figure d’ailleurs dans le traité de Lisbonne (article 125). Celle-ci a pourtant été largement ignorée et ceux à la Bundesbank qui ont exprimé leur mécontentement ont dû en subir les conséquences, faute de soutien politique. Ainsi, Axel Weber et Jürgen Stark ont du démissionner en 2011 pour protester face aux politiques de Quantitative Easing et d’achat d’obligations d’États. Leurs protestations étaient pourtant justifiées. Les OMT (Outright Monetary Transaction) violent les traités en organisant des transferts. Comme l’écrit Jürgen Stark, les OMT devraient plutôt être appelés « Out of Mandate Transactions »3. Le successeur d’Axel Weber à la tête de la Bundesbank, Jens Weidmann, a eu beau exprimer les mêmes réticences, il ne reçut aucun soutien du gouvernement allemand. Ainsi, contrairement à l’image de l’Allemagne inflexible, celle-ci a fait d’importantes concessions. Par exemple le 27 octobre 2010 Angela Merkel prononçait les mots suivants au sujet du fonds de secours :

« Il s’arrête en 2013. C’est ce que nous avons voulu et mis en œuvre. Il ne peut y avoir et il n’y aura pas une simple extension du fonds, parce qu’il n’est pas un instrument de long terme, parce qu’il envoie aux marchés et aux gouvernements des États membres de mauvais signaux et créé des attentes dangereuses. Il créé l’attente que l’Allemagne et d’autres États membres, et par là les contribuables de ces pays, devront intervenir en cas de crise et assumer les risques incombant aux investisseurs. »4

Malgré cela, le 16 décembre, le Conseil européen décida que le fond de secours sera permanent. Ce fut une défaite pour les Allemands qui avaient toujours insisté pour que ce fonds ne soit en place que jusqu’en 2013. Ils se laissèrent cependant marcher dessus sans trop de résistance. L’Allemagne et les pays du Nord à monnaie forte, comme les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique, sont minoritaires à la BCE par rapport aux pays comme l’Italie, le Portugal, la Grèce, l’Espagne et la France, dont les gouvernements sont moins hostiles aux déficits. Ainsi, si l’Allemagne reste relativement plus conservatrice dans sa vision de sa politique monétaire, elle a dû accepter le laxisme de la BCE qui était un but avancé au départ en France pour justifier la création de l’euro. La monnaie unique est donc devenue plus française qu’elle n’est allemande. De plus, l’euro a permis de marginaliser les membres de la Bundesbank les plus opposés à l’inflation ce qui trace la route vers une politique plus inflationniste dans le futur.

L’Euro et la tragédie des biens communs

Certains économistes comme Jesus Huerta de Soto pensent que l’euro est un moindre mal car il agit comme un système d’étalon-or ce qui force les gouvernements à mener des politiques d’austérité5. Cependant, cette analyse ne prend pas en compte ce qui s’est passé avant la crise et les incitations que donne l’euro aux différents pays de l’union monétaire. En effet, l’un des problèmes de l’euro est qu’il agit comme une tragédie des biens communs. On pourrait paraphraser Frédéric Bastiat et dire que l’euro, c’est cette grande fiction à travers laquelle tous les États européens vivent aux dépens de tous les États européens. Le gouvernement allemand étant plus rigoureux, il doit payer pour les autres. Comme l’écrit Philipp Bagus dans son livre La Tragédie de l’Euro :

« La tragédie de l’euro se situe dans les incitations à contracter des déficits budgétaires plus élevés, à émettre des obligations d’État, et à faire supporter à l’ensemble du groupe utilisant l’euro la charge – sous la forme de la diminution du pouvoir d’achat de l’euro – des politiques irresponsables. »

Ainsi, l’Allemagne est légitimement inquiète des égarements budgétaires de ses associés. Pendant les années avant la crise, les spreads entre les obligations d’État des différents membres de la zone euro étaient quasiment nuls, d’une part en raison de la garantie implicite de l’Allemagne, d’autre part en raison de l’action de la BCE ainsi que du système de notation et de pondération qui sous-estima largement les risques des obligations souveraines dans les pays périphériques. Ainsi, avant 2007, la croissance de la masse monétaire était beaucoup plus élevée dans les pays périphériques qu’en Allemagne et que dans les autres pays au budget plus équilibré. En 2007, M3 croissait de 20% en Espagne alors que sa croissance en Allemagne fluctuait entre 5 et 8%. Dans une forme d’impérialisme monétaire, les banques et gouvernements dans l’Europe du Sud produisaient de la monnaie que l’Allemagne devait accepter. C’est pour cela que l’Allemagne a connu des excédents commerciaux si impressionnants. Cette dernière dû accepter des euros qui étaient le pur fruit de la création monétaire et qui n’offraient pour contrepartie aucune création de richesse.

Les politiques monétaires d’après crise, en organisant les transferts, renforcent cette tragédie des biens communs. Par exemple, depuis février 2012, les banques centrales nationales peuvent dorénavant déterminer elles-mêmes les titres éligibles en tant que collatéral à la BCE. Si la Bundesbank refusa de modifier les modalités d’éligibilité, les banques centrales d’Italie, de France, de l’Irlande, du Portugal et de Chypre changèrent les règles sur les garanties collatérales. Pour résumer, les banques centrales nationales peuvent indirectement créer de la monnaie en acceptant toute sorte d’actif, sans limite. Chaque pays a donc intérêt d’inflater le plus en faisant supporter le coût et le risque sur la BCE.

Les gouvernements peuvent donc distribuer des faveurs aux électeurs sans en subir les conséquences. Ainsi, c’est principalement grâce à la BCE que les États ont pu mener des plans de relance keynésiens en 2008-2009 pour devoir conduire des politiques d’austérité encore plus drastiques juste après. Ces politiques dites d’austérité étaient par ailleurs, pour une grande part, non pas de l’austérité mais des augmentations de la pression fiscale. Ainsi, la politique économique de pays comme l’Espagne n’a eu aucune cohérence puisqu’elle est passée de la « relance » à l’austérité en seulement quelques années. L’apparition des OMT en 2012 a aussi entrainé un ralentissement ou un arrêt des politiques d’austérité dans les pays européens.

Bien sûr, les pays les moins rigoureux sur le plan budgétaire veulent un arrêt des politiques d’austérité. C’est principalement parce qu’ils ne paient pas le coût de cet arrêt. Ils le reportent sur leurs partenaires de la zone euro. De plus, ils ne subissent pas l’inflation puisque celle-ci est aussi, dans une certaine mesure, collectivisée. Ainsi, les pays aux déficits les plus forts forcent les autres pays à accepter des euros créés par la BCE et les banques qui ne correspondent à aucune création de richesse. Cela signifie que l’Allemagne exporte sans contrepartie et importe la création monétaire et donc l’inflation. Il est donc juste de dire que l’Allemagne se fait voler sans que pour autant  la classe politique allemande semble réellement s’en soucier. Par exemple, malgré le scepticisme de la population allemande, le plan d’aide à la Grèce a été prolongé le 27 février par une écrasante majorité des députés allemands.

Conclusion

La crise financière puis la crise de l’euro ont significativement élargi à la fois les prérogatives de la BCE et ses modes d’intervention. La BCE, surement en raison de l’absence de règles bien définies, a pu se permettre de prendre quelques largesses face aux traités. Un des deux « piliers » de la BCE, par exemple, était une augmentation de M3 de 4,5% par an maximum. Mais avant la crise, cette règle était très loin d’être respectée. Pendant plusieurs années, la BCE laissa M3 croitre à un rythme supérieur à 9%. De même, si l’inflation est censée être maintenue à moins de 2%, elle était supérieure à ce chiffre pendant plusieurs années après la crise. La BCE a en réalité joué avec les traités et s’est auto-attribuée de nouvelles prérogatives.

Le 9 Mars 2015 a été lancé un Quantitative Easing européen visant à racheter directement de la dette sur les marchés secondaires pour un montant de 60 milliards par mois jusqu’en septembre 2016. La BCE ne peut plus être accusée de conservatisme monétaire. Certes, face aux craintes de l’Allemagne, il y a relativement peu de collectivisation du risque. Si les achats d’obligations souveraines seront réalisés pour chaque pays au prorata de la répartition du capital de la BCE, 80% de ces achats verront leur risque porté par les Banques Centrales Nationales. Ainsi, chacune d’entre elles achètera la dette de son pays et en supportera le risque.

Cela ne change cependant pas le fait que les anti-inflationnistes allemands ont presque définitivement perdu. L’Allemagne se fait exploiter et l’État français a réussi son pari avec l’euro : la rigueur monétaire que l’Allemagne assurait en Europe est de plus en plus évanescente.

  1.  Voir : Philipp Bagus, « La Tragédie de L’Euro », 2011.
  2. Voir: Ibid.
  3. Jürgen Stark, “Lessons for the European Crisis”, Cato Journal, 2013
  4. Cité par : Philipp Bagus, La Tragédie de L’Euro, 2011.
  5. Voir : Jesus Huerta de Soto, « In Defense of the Euro : An Austrian Perspective », Journal des Économistes et des Études Humaines, 2013