Livre : il était une fois l’effervescence numérique

L’innovation numérique met-elle en danger le livre et la culture ?

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Livre : il était une fois l’effervescence numérique

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 4 avril 2015
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Par Frédéric Sautet.

sans titre credits C mack (CC BY-NC-SA 2.0)
Sans titre credits C mack (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Les géants internationaux de la vente en ligne sont régulièrement malmenés par la critique. On leur reproche un peu tout : des conditions de travail médiocres, des pratiques d’optimisation fiscale, ou encore d’écraser la concurrence pour maintenir un « monopole ». Mais au pays de Victor Hugo, quand on parle du e-commerce, le sujet sensible entre tous reste l’édition. Et pour cause : l’emblématique Amazon est extrêmement actif et innovant sur un marché du livre longtemps resté en sommeil. C’est à son célèbre « sourire » qu’on associe spontanément la liseuse électronique – même s’il n’en est pas l’inventeur et si d’autres vendeurs ont développé leur offre : le Kindle est devenu la référence sur le marché.

L’année dernière, Hachette, mais aussi d’autres associations d’auteurs et de libraires en France et à l’étranger, ont protesté publiquement. Les doléances se résument en trois points. Le premier est l’idée que la vente en ligne ferait péricliter la vente en librairie, ce qui entraînerait à terme la disparition du métier de libraire. Le second concerne celui du format et du prix : les livres numériques connaissent une forte croissance et Amazon a annoncé en 2014 le lancement de « Kindle Unlimited » qui permet d’emprunter des livres numériques plutôt que de les acheter, nouveauté qui a rencontré une forte opposition parmi les éditeurs et chez certains auteurs. Le gouvernement a aussi émis un avis négatif sur la légalité de cette offre. Le troisième point régulièrement avancé dans la controverse est que l’offre du canal numérique contribuerait à réduire la diversité culturelle en limitant la création et la diffusion littéraires.

Un simple rappel des faits pourra éclairer utilement la validité de ces trois postulats.

Livre numérique - René Le Honzec - Contrepoints350Alors que les petites librairies souffraient depuis plusieurs décennies, il se trouve justement qu’elles connaissent un regain aujourd’hui. Leur nombre est stable même si leur rentabilité est faible. Elles ne sont que partiellement en concurrence avec Amazon dont 70% du chiffre vient de la vente de livres qui ne sont plus vendus en librairie. Beaucoup de libraires indépendants ont aussi compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer d’une interface numérique pour dynamiser et démultiplier leurs débouchés sans dénaturer leur positionnement. En revanche les librairies en réseaux comme Chapitre ont davantage souffert, car elles sont moins à même de satisfaire une clientèle qui cherche une certaine convivialité, et elles ont vu leurs avantages en termes de coûts et de diversité disparaître au profit des acteurs du web.

Côté prix, format et offre, les faits donnent aussi raison à l’innovation, au foisonnement, à la satisfaction de nouvelles attentes. L’« e-book » a ouvert un nouvel univers à des milliers d’auteurs qui grâce à l’auto-publication peuvent rapidement diffuser leurs œuvres. Entre 25% et 30% des auteurs de Kindle qui se vendent le mieux n’ont pas d’éditeurs. Amazon veut aussi diminuer le prix des livres numériques pour accroître leur diffusion et mieux refléter leur moindre coût de production. Même à un prix réduit de 9,99 €, l’auteur percevrait un plus grand pourcentage sur la vente que dans le système actuel…

Les réactions à Kindle Unlimited montrent, hélas, à quel point les acteurs traditionnels craignent ces évolutions. Il faut comprendre qu’à l’ère du numérique, la possession est moins importante pour les utilisateurs que l’accès au contenu. Grâce à des entreprises comme Spotify et Netflix, il est aujourd’hui simple d’accéder à des milliers de morceaux de musiques et de films sans posséder l’équivalent en CD ou DVD. Amazon ainsi que d’autres acteurs, notamment YouScribe et Youboox, des entreprises françaises, veulent appliquer le même principe au livre numérique.

Ces nouveaux modes de lecture sont plébiscités par les usagers. En utilisant des algorithmes ou en faisant appel à un système participatif ingénieux, les vendeurs en ligne comprennent mieux les goûts de leurs clients – Amazon est d’ailleurs la seconde entreprise préférée des Français en 2014. Ce ne sont pas les clients qui se plaignent, mais des concurrents plus obsédés par la protection de leurs rentes que par l’innovation qui leur permettrait une sortie par le haut. Il est peut-être temps pour les éditeurs de réinventer leur métier, d’innover et de changer de stratégie pour offrir une valeur ajoutée différente plutôt que de s’opposer à la baisse du prix de l’e-book et à la « bibliothèque municipale numérique ».

Rappelons que les produits culturels ont été les articles les plus achetés en ligne durant la période de Noël. Cessons de crier au recul de la vitalité et de la diversité culturelle : l’innovation numérique participe, qu’on le veuille ou non, au renouveau de l’écrit et à la diffusion jusque-là impossible de millions d’œuvres. Mais que cette effervescence soit le fait d’entreprises américaines comme Amazon ou Netflix fait grincer bien des dents. Tant que certains, pouvoir publics ou acteurs de la filière, en France et ailleurs, persévéreront dans le déni du changement, ils passeront à coté d’une révolution en marche – la plus importante dans le métier depuis l’invention de l’imprimerie, et la plus riche d’opportunités.


Texte d’opinion initialement publié le 17 février 2015 dans L’Opinion.

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  • En tant qu’écrivain indépendant, je ne peux que saluer l’existence d’Amazon, entre autre, qui permet de s’auto-éditer et de toucher un public sans avoir reçu la validation arbitraire des « éditeurs ». La vérité, c’est que les éditeurs, pour de bonnes comme de mauvaises raisons, se sentent menacés, et à juste titre. Le livre numérique permet de se passer d’intermédiaire. Au lieu de se plaindre, ils feraient mieux de reconnaître que leur modèle économique est obsolète. Ils devraient commencer à chercher des moyens de changer, sinon ils sont voués à disparaître.
    C’est exactement le même problème pour les taxis face aux vtc : leur position de force est menacée par la technologie. Mais pas plus que les hippomobiles n’ont survécu au moteur à explosion, les manuscrits n’ont survécu à l’imprimerie.

  • Nous ne sommes pas des machines !

    La « Culture » n’est pas un « big data » stocké dans notre cerveau. Elle passe par l’émotion. Et celui qui sait un tant soit peu analyser ses émotions savent que celles-ci passent par la vue, le toucher, l’odeur et aussi par le sentiment de propriété. La moitié du plaisir de la littérature résidait dans le contact physique du papier, des pages que l’on feuillette de l’odeur du bouquin, de sa couverture est ses illustrations et du fait de savoir le livre physiquement à portée et pouvoir le voir dans sa bibliothèque. De même pour la musique : on a beaucoup perdu en passant du vinyle qu’il fallait nettoyer et manipuler avec précaution pour l’écouter religieusement au CD puis maintenant au MP3 totalement dématérialisé.

    Et cela ne concerne pas uniquement la « Culture », mais aussi l’habitat, l’automobile, la communication, l’habillement. Ou est passé le plaisir du feu de bois, son odeur, sa chaleur intense, où sont les marbres, les chromes , les bois, la soie et les dentelles. Le contact humain disparaît dans la communication électronique.

    Mais cela n’est pas la faute de Amazon, de Google ou des américains. C’est simplement que chacun ne peut pas avoir des domestiques qui ont eux-mêmes des domestiques, et d’autre part qu’il faut bien payer quelque part le coût de l’inefficacité de l’état obèse car si le pouvoir d’achat est officiellement stable, c’est la qualité qui baisse pour compenser.

    A remarquer que quand cette mutation ne touche pas les élites bien-pensantes ou leurs copains qui voient leur chiffre d’affaire s’effondrer mais les sans-dents, on en entend beaucoup moins parler.

    • Pas d’accord sur la perte d’émotion, de ressenti en passant au numérique. Bon, j’avoue que la vie m’a fait vivre de rudes leçons d’humilité quant à la notion de propriété et son pseudo plaisir qui en découlerait…

      Alors certes, les sensations en sont pas les mêmes. Mais je dans cette ère, je me sentais frustré de toutes ces possessions tout en étant satisfait des les avoir acquises. Le numérique m’a apporté plus de légèreté, de pertinence, tout en augmentant le nombre d’œuvres accessibles.

      Alors oui j’avais une magnifique bibliothèque dont je tirai beaucoup de fierté. Mais ça m’a passé. La propriété ancre notre arrogance et notre stupidité beaucoup trop à mon goût. Je dois dire que je vis beaucoup mieux depuis que j’ai pris cette ligne de conduite. La saveur des histoires est toujours là, le confort de lecture est meilleur, et l’ergonomie des tablettes vaut tout autant le toucher d’un livre papier.

      Quant au reste, je n’ai pas l’impression qu’il disparait. Les gens sont beaucoup plus en contact qu’avant entre eux en semaine par ce biais. Le week-end, ils prennent le temps de se retrouver… ou pas. C’est plus en laissant la France se laisser s’enfoncer dans l’inadaptation que la situation des individus devient trop stressante quant aux besoins vitaux; ces derniers, alors, se recroquevillent sur eux mêmes, se cachent pour tenter de survivre.

      Par contre, rien de telle que la « télé réalité » pour décérébrer les gens. S’il y a bien une « innovation » à critiquer et lourdement, c’est bien cette dernière.

    • En même temps que la musique s’est de matérialisée, la qualité accoustique des supports s’est perfectionnée.

      Je ne cite pas de noms de chanteuses et chanteurs Francais dont les carrières ont débuté grâce à aux imperfections de restitution du son masquant le FAIT qu’ils chantent FAUX.

  • « L’innovation numérique met-elle en danger le livre et la culture ? »

    Quand Gutenberg a inventé l’imprimerie, c’était déjà une lutte féroce des copieurs et des enlumineurs contre son invention: ils ont fini par s’associer aux imprimeries florissantes, plutôt que lutter contre un changement inéluctable. Puis, l’état, en la personne du roi, a commencé à édicter des règles et des instruments de contrôle des imprimeurs, car la diffusion du savoir permettait aussi une diffusion sans précédent des idées, et en particulier celles qui remettaient en question un ordre monarchique et religieux bien établi…

    Aujourd’hui, tout pareil, ou presque, en pire: l’état, au lieu d’encourager l’innovation comme l’avait fait le roi pour l’invention de Gutenberg, fait tout pour l’interdire. Et pour la diffusion des idées, à mon humble avis, il ne faut pas croire que l’état apprécie beaucoup de voir échapper à son contrôle régulateur la diffusion des contenus, qui n’ont absolument plus besoin de tout ces intermédiaires pour être mis en ligne et diffusé à grande échelle, presque aussi vite qu’une rumeur sur les réseaux sociaux: il n’y a qu’à voir le succès de ce navet SM à l’eau de rose, Fifty shades of Grey.

    Et moi, je trouve que cette numérisation de l’écrit est formidable, c’est une libération, et de la même façon qu’aujourd’hui un musicien inconnu, s’il a le talent, peut se faire connaître au monde sur le web, un écrivain, un journaliste amateur, un blogueur méritant, peuvent se faire connaître sans plus avoir besoin de montrer patte blanche au guichet des majors. Sans parler su fait qu’on peut plus facilement se jouer des censures d’état. Reste plus qu’une chose à éradiquer: le verrou DRM sur les ebooks, qui est une plaie, et une atteinte à la propriété.

    • Parfaitement d’accord pour convenir que la dématérialisation du livre, comme celle de la monnaie, est un progrès objectif combattu par la seule universelle résistance au(x) changement(s).

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