Marxisme, communisme et gestion des ressources naturelles

Comme en témoignent le dessèchement de la mer d’Aral ou encore la catastrophe de Tchernobyl, la nature a également fait les frais du communisme.

Par Thomas Harbor.

USSR -happy march credits John Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)
USSR -happy march credits James Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Aujourd’hui, sur les dix endroits les plus pollués de la planète, cinq seraient situés en Russie ou en Asie centrale1. Le public occidental a été informé des données extrêmement alarmantes2 sur l’état de l’environnement en URSS grâce à des auteurs comme Keith Bush en 19723 ou encore Boris Komarov4 en 1981. Plus récemment, s’est faite ressentir l’absence de littérature conséquente concernant l’histoire environnementale de l’URSS, et la littérature a voulu explorer les raisons de la tragédie environnementale qu’a été l’URSS.

Comme en témoignent le dessèchement de la mer d’Aral ou encore la catastrophe de Tchernobyl, la nature a également fait les frais de la démarche constructiviste d’ordonnancement du réel propre au communisme. On peut mieux en comprendre les causes en étudiant les fondamentaux de l’attitude des dirigeants de l’URSS dans la gestion des ressources naturelles à travers les prolongements qui ont été faits entre marxisme et communisme d’un côté et environnementalisme de l’autre.

La tragédie des biens communs

Les écrits de Marx et Engels ont nourri la doctrine soviétique en matière environnementale et l’effacement de la notion de propriété privée est au centre de la problématique environnementale. Karl Marx a écrit :

« d’un point de vue d’une organisation supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe terrestre paraîtra toute aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias ».5

En toute logique, ce qui n’est pas produit par l’homme est gratuit6, ce qu’offre la nature apparaît comme une donnée exogène, sorte de « manne tombée du ciel » (R. Solow, mais à propos de la démographie).

Le problème soulevé par la théorie libérale et mis en évidence par l’expérience empirique a été que la gestion en « boni patres familias » semble fort compromise en l’absence de propriété privée. La détermination de la rareté ne peut se faire de manière optimale que par les mécanismes de prix, qui sont inexistants dans le cadre des biens communs. En l’absence de propriété privée, l’État a pu, dans le cadre d’une économie totalement planifiée, disposer, ou plutôt piller, à sa guise des ressources environnementales pour la réalisation de ses plans quinquennaux.

L’Homme tout-puissant contre la nature

La doctrine soviétique se base sur une forme exacerbée de volonté de transformation du réel par l’Homme, qui trouve ses sources dans l’inspiration hégélienne des travaux de Marx. Sous Staline, les deux mythes majeurs sont le caractère inépuisable des richesses et le rôle conquérant de l’Homme. Cette vision de l’Homme conquérant a son importance historique. L’on sait à quel point la Russie a eu tendance à lancer de véritables bras de fer contre les éléments naturels pour mettre en place ses constructions humaines. Et cela s’est trouvé exacerbé avec le communisme.

Staline disait en 1952 que « si l’on exclut les processus astronomiques, géologiques et quelques autres processus analogues contre lesquels les hommes, même s’ils forçaient les lois de leur développement,  resteraient impuissants à lutter, il existe bien d’autres cas où ils sont loin d’être impuissants du point de vue de leur influence concrète sur les éléments naturels7  ». Les implications philosophiques sous-jacentes sont d’une importance primordiale, et l’on comprend aisément que la doctrine communiste ait pu se fondre dans cette idée d’un (sur ?) Homme dominant les éléments par un effacement de l’individualité.

Le petit nombre de textes marxistes sur la question a laissé la place a beaucoup d’interprétations sur la question entre les relations entre communisme et ressources naturelles. Cela a donné lieu à des controverses8 ayant animé les différents courants au début de la période communiste. S’opposaient, d’un côté, les tenants de la conservation de la nature autour de la Société panrusse de protection de la nature créée en 1924, qui regroupaient surtout les spécialistes issus de l’époque tsariste ; de l’autre, la jeune génération de spécialistes issus des divers instituts créés par l’URSS, qui soutenaient le droit à l’exploitation maximale des ressources au service de la production nationale.


Un article initialement publié sur 24h Gold.

  1. Blacksmith Institute.
  2.  Ainsi, 40% du territoire serait pollué et 75% de la proportion des eaux de surface seraient impropres à la consommation.
  3.  Keith Bush, Problems of Communism, 1972, « Environmental problems in the USSR ».
  4.  Boris Komarov, Le rouge et le vert. La destruction de la nature en URSS, 1981.
  5. Voir An Environmental History of Russia, par P. Josephson, N. Dronin, R. Mnatskian, A. Cherp, A. Efremenko & V. Larin, 2013.
  6. Théorie de la valeur chez Marx : « La valeur d’échange représente la quantité de travail dépensée pour sa production », Le Capital, Livre I.
  7. J. Staline, Problèmes économiques du socialisme en URSS, 1952.
  8.  Développées dans An Environmental History of Russia.