Andreas Lubitz, pilote suicidaire… Et islamiste ?

Tout ceci cadre parfaitement avec le récit de la catastrophe… Si ce n’est qu’il n’y a pas la moindre preuve.

Par Stéphane Montabert.

Lorsque la tragédie de l’A320 de Germanwings s’est imposée dans l’actualité, la perspective d’une attaque terroriste était parmi les explications possibles. La disparition subite de 149 innocents dans le ciel européen correspondait trop au mode d’action de groupes islamiques pour ne pas être relevée, ni par les autorités, ni par le grand public.

lubitz_amok.jpg/Montabert capture d'écran

Si la découverte de la boîte noire du cockpit permit d’écarter l’hypothèse d’une panne mécanique ou d’une décompression fatale aux passagers et membres d’équipage, elle renvoya le facteur humain à la puissance dix. Tout le monde sait désormais que le responsable de ce carnage semble être Andreas Lubitz, un copilote de 28 ans employé de Germanwings depuis 2013 et promis à une célébrité aussi posthume que planétaire. Selon un mode opératoire glaçant le sang, il attendit que le commandant de bord Patrick Sondenheimer aille satisfaire un besoin naturel pour verrouiller la porte blindée isolant le cockpit du reste de l’appareil puis assigna une nouvelle altitude au pilote automatique et resta ensuite calmement à attendre que l’avion percute la montagne, demeurant sourd à toute sollicitation tant des alarmes de bord que du contrôle aérien, du commandant de bord et de l’équipage.

Terrifiants instants vécus par les victimes alors que l’équipage luttait pour tenter d’interrompre la manœuvre fatale, hurlant, suppliant, attaquant la porte à la hache.

Chaque jour apporte son lot de révélations : l’homme aurait subi un burn-out dans le passé ; il souffrait d’une altération progressive de l’acuité visuelle pouvant mettre un terme à sa carrière ;  il avait eu des problèmes sentimentaux ; il était en arrêt maladie le jour du drame, mais n’avait pas respecté cette prescription médicale ; il prenait somnifères et médicaments prescrits aux maniaco-dépressifs et aurait consulté pour des tendances suicidaires…

Comme souvent a posteriori, le faisceau d’indices semble proprement ahurissant. Mais une interrogation demeure : Andreas Lubitz était-il islamiste?

L’hypothèse cadre trop avec le mode opératoire terroriste : la disparition soudaine et aveugle d’un avion de ligne entier avec à bord des dizaines d’innocents, le tout fomenté avec des moyens dérisoires (un seul individu aux tendances suicidaires) et laissant flotter l’inquiétude sur le monde entier. Aucun besoin de revendications proclamées, chacun a pensé à un acte terroriste.

L’hypothèse d’une « possibilité » de cet ordre fut formulée noir sur blanc par Geoffrey Grider dès le 26 mars. Un autre article avec nettement moins nuancé de conditionnel fut publié par Michael Mannheimer sur le site PI-News (PI pour Politiquement Incorrect…) :

« Toutes les preuves indiquent que le copilote de l’avion Airbus, au cours de sa période d’interruption de six mois, pendant sa formation de pilote pour Germanwings, s’est converti à l’Islam, à la suite de quoi, soit obéissant aux ordres de radicaux ou Musulmans fervents, soit interprétant l’ordre de son propre chef, en le tirant du livre de la terreur, le Coran, aurait décidé de perpétrer un massacre. »

Et le blogueur de faire le lien avec la mosquée radicale de Brême, fermée en décembre 2014 pour être un foyer d’extrémisme religieux. La thèse fut reprise, amplifiée, déformée, l’indicatif remplaçant assez vite le conditionnel.

Tout ceci cadre parfaitement avec le récit de la catastrophe… Si ce n’est qu’il n’y a pas la moindre preuve.

Compte tenu de la pléthore d’enquêteurs sur l’affaire, l’expression Allahou akbar scandée dans le cockpit de l’A320 au dernier moment aurait eu peu de chance d’échapper aux enregistrements de la boîte noire. On aurait probablement retrouvé aussi des consultations de sites islamistes sur l’ordinateur du copilote, et certainement bien d’autres traces de sa radicalisation lors de la perquisition de son domicile, plutôt qu’un formulaire d’arrêt maladie froissé sur une table basse et des boîtes d’antidépresseurs.

Mais l’hypothèse d’une attaque terroriste cadrait si bien avec l’air du temps que les preuves furent rapidement fabriquées. Une blogueuse américaine, Pamela Geller, eut ainsi la « fierté » d’avoir fait, une photo d’écran (vite supprimée) d’une page facebook célébrant la mort en martyr d’Andreas Lubitz. Peu importe que cette page ait été créée après le drame. Des variantes plus ou moins farfelues apparurent rapidement sur Internet, y compris en français, célébrant le « héro (sic) de l’état islamique » mort en martyr, rassemblant les fans d’un second degré douteux et ceux porteurs d’une haine profonde de l’occident  les amenant à célébrer l’assassinat de sang-froid de 149 personnes.

Vraiment, il semble que beaucoup de monde aurait aimé que M. Lubitz eût été musulman. Mais pourquoi utiliser des copies d’écrans de groupes ridicules lorsqu’on peut remonter à la source ? Hélas pour les adeptes de l’attentat islamiste la page facebook originale du pilote montre des centres d’intérêt tout ce qu’il y a de plus banals :

lubitz_facebook.jpg / Montabert capture d'écran
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À moins de considérer la musique de David Guetta comme un signe avancé de radicalisation, il y aura encore pas mal d’efforts à fournir avant de faire passer Andreas Lubitz pour un barbu un peu dingue. Certains s’y emploient malgré tout, au mépris de la vérité.

Cette volonté de faire entrer à coups de marteau les événements dramatiques dans une grille de lecture simpliste de l’actualité est assez caractéristique de notre époque. Le plus fascinant est sans doute de constater que l’islamisme supposé d’Andreas Lubitz semble espéré des deux côtés de la barrière : non seulement de tous ceux qui pensent que le musulman est par définition un ennemi (alors même que des centaines de pilotes musulmans volent quotidiennement aux commandes de longs courriers…) mais également tous les sympathisants islamistes installés en Occident et qui auraient vu dans le geste de folie de ce copilote mal dans sa peau un aller simple vers le paradis du jihad.

La radicalisation supposée de l’employé de Germanwings aurait eu un deuxième avantage, celui de dédouaner la compagnie de toute responsabilité. Selon la fable connue du loup solitaire, ses actes auraient été impossibles à déceler et à stopper. L’enquête montre pourtant tout autre chose et révèle d’écrasants manquements dans la surveillance psychologique des pilotes, les règles de sécurité face à un coup de folie, et le revers de la médaille d’un secret médical érigé au rang de sacré.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en effraie, il est encore possible en 2015 que surviennent sur le sol européen des drames sans aucun rapport avec l’islam.

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