La patronitude ou « C’est quoi un patron ? »

Cigare (Crédits : Brian Auer, licence CC-BY-NC-ND 2.0)

À écouter ceux qui conspuent le patron, il semblerait qu’il y ait une sorte d’homme différent des autres, que la Nature a doté de certains pouvoirs.

À écouter ceux qui conspuent le patron, il semblerait qu’il y ait une sorte d’homme différent des autres, que la Nature a doté de certains pouvoirs. Oui mais voilà, ce pouvoir, comment est-il apparu ?

Par Jacques Clouteau.

cigare credits brian auer (licence creative commons)
Cigare (Crédits : Brian Auer, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

 

Quand on se balade sur les forums traitant d’économie, on rencontre souvent l’affichage d’opinions contradictoires où revient souvent le mot « patron ».
« Les patrons devraient embaucher … »
« Les patrons sont tous des voleurs … »
« Les patrons ne jouent pas le jeu … »
Etc.

Et autres jolis noms d’oiseaux et périphrases ostentatoires en général peu aimables envers le patron en question.

Quelquefois, il arrive que le terme de patron se suffixe pour devenir « le patronat », entité secrète, sombre et sinistre, ectoplasme en lequel se superposent des images subliminales de cigares, de rouleaux de dollars et de calandres de Mercedes…

À écouter ceux qui conspuent le patron à longueur de crachat, il semblerait qu’il y ait une race à part, un type d’individu dont on peut incontestablement dire, à leurs yeux, que c’est un patron, une sorte d’homme différent des autres, une personne à la fois enviée et méprisée, que Mère Nature a doté de certains pouvoirs omniscients et thaumaturges. Oui mais voilà, ce pouvoir mystérieux, appelons-le « patronitude », comment est-il apparu ?

Certains ont prétendu que la patronitude se matérialise au cours d’un de ces sabbats de la pleine lune, lorsque de vieux patrons odieux et repus, sentant leur fin prochaine, se réunissent afin de croquer le foie d’un prolétaire qu’on a auparavant égorgé et rôti, avant de léguer leurs pouvoirs à un jeune impétrant aux dents longues et aux ongles crochus.

D’autres ont confié sous le sceau du secret que la patronitude est un don venu des Puissances d’En-Haut, qui pénètre l’âme de son bénéficiaire lors d’une cérémonie d’un haut grade spirituel, quand une flamme tremblotante vient se poser sur sa tête, le transformant instantanément en apôtron (du grec ancien apotros, disciple, devenu par déformation sémantique « patron »).

La majorité, toutefois, croit que la patronitude est un don inné, inscrit dans l’ADN, qui habite certains êtres humains dès la naissance. Il est vrai qu’on entend parfois, dans les maternités, le cri d’amour des parents tout émus, quand le petit être fripé leur est présenté : « Oh, regarde, ma chérie, c’est un petit patron… ». Mais cette nouvelle peut aussi être terrible lorsque la famille est d’un bord politique sénestrement situé.

— Le médecin : « Madame, monsieur, votre nouveau-né est, comment vous dire, enfin, voilà, c’est un petit patron. »
— Le père effondré : « C’est impossible, docteur, pas dans notre famille. »
— La mère éplorée : « Comment annoncer ça à l’oncle Vladimir, qui est en train de vendre L’Humanité ? »
— Le médecin : « Je suis désolé, nous avons fait le test, il possède indubitablement le gène 472 sur le second chromosome… »

Sur l’origine de la patronitude, j’opterai plutôt pour cette dernière hypothèse, afin de demeurer aussi cartésien que possible. Imaginez cependant l’étendue du drame et le poids du sort… Le petit bout de chou ne le sait pas encore, mais sa vie est toute tracée, son destin est inéluctable, il ne pourra devenir professeur de musique, permanent syndical ou animateur de quartier, non, il devra ravaler ses rêves et assumer sa destinée : il sera patron.

Même si à la naissance les signes étaient discrets, au point que certains parents aient pu ne pas les deviner, la croissance de l’enfant montrera des preuves indéniables de la présence de la patronitude. L’enfant déchirera les contes de Blanche-Neige pour dévorer la revue de la Chambre de Commerce. Dans la panoplie des jouets, il préférera le Meccano aux consoles électroniques. Plus tard, il pourrira la vie de son professeur de mathématiques en prétendant que deux droites ne peuvent se croiser en un point vu que, dans ce cas, il y en a forcément une qui est posée sur l’autre, sauf à mettre un point de soudure au croisement… Et que parler d’une droite infinie, ça sous-entend que ladite droite déborde dans le terrain du voisin, ce qui est impossible sans son autorisation. Bref partout où chacun opine du chef avec soumission et respect, il apportera la contestation et l’impertinence. Il sera pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour… Quand le temps sera venu de travailler et d’assurer sa subsistance, il supportera l’autorité de son chef de service avec autant de patience qu’un crocodile devant un gras zébu. D’ailleurs, au bout de quelques années, il enverra promener le sous-chef, le chef et le directeur pour réaliser sa destinée, celle pour laquelle il était programmé depuis le jour de sa naissance. Il deviendra Patron, enfin.

Souvent ce jeune patron a une idée de ce qu’il va faire de sa liberté. Quelquefois non… Mais il sait très précisément ce qu’il ne veut plus : dépendre de quelqu’un, obéir à quelqu’un, et surtout il sait vraiment ce qu’il veut avant toute chose : être indépendant ! Décider de sa vie, choisir son activité, réaliser ses projets sans demander l’autorisation à quiconque.

Mais cette indépendance à un prix. Il l’ignore encore, mais il va perdre en quelques mois la moitié de ses amis, ou qu’il considérait comme tels, qui ne supporteront pas qu’il ait eu le culot de faire ce que eux ne feront jamais.

patron rené le honzecMais nous nous égarons, revenons au regard des autres sur ce nouveau patron. La première chose à laquelle ils penseront sera celle-ci : un patron, ça embauche. Alors à peine aura-t-il ouvert un bureau ou un atelier qu’il verra venir vers lui une foule de quémandeurs. Non pas des mendiants agitant leur sébile, mais des gens qui recherchent un emploi. Notons en aparté que si certains cherchent vraiment un emploi, le néo-patron comprendra vite que beaucoup cherchent simplement un salaire. Aux yeux de ces quêteurs de labeur, l’individu qui les reçoit brille d’une mystérieuse aura qui en fait une sorte de dieu descendu sur Terre. D’abord il est bourré de pognon puisque, la chose est bien connue, un patron c’est pété de fric… Ensuite il a le pouvoir de leur assurer un grand coup de robinet à pépettes une fois par mois, pour toujours, tout le temps, même si on est malade ou en vacances. Et il déborde de dons extraordinaires que ne possède pas le commun des mortels : en effet, il peut aller à l’étranger négocier des contrat en anglais, faire des plannings, jongler avec les RTT, travailler plus de douze heures par jour sept jours sur sept sans mourir, établir les trente pages d’un bilan, conclure un contrat de travail sans se tromper d’un article de code, calculer les mystères de la TVA, remplacer les gens grippés par des intérimaires, chavirer la secrétaire sur le bureau sans la blesser sur la machine à écrire, il peut tout ça, oui loué soit le Seigneur, le même homme peut tout ça ! D’ailleurs tout petit, le patron possédait déjà ces dons-la, quelle merveille que Yahvé a faite là !

Et voilà, de même que les fourmis croondent et que les sardines alluilent, c’est comme ça, le patron embauche. Pourquoi le patron embauche-t-il ? Le sait-il lui-même… Il est là, en train de se raser, le matin, et il s’écrie, les yeux dans les yeux de son miroir : « Tiens ce matin, je vais embaucher. Je vais m’en prendre une dizaine vers 10 heures, et une vingtaine après le café. »

Quant aux hommes politiques du secteur, qui ont vu s’élever le bâtiment, ils jubilent : « Enfin, un patron qui vient investir chez nous ! » En effet, le patron, la chose est bien connue, est une créature qui investit. Il pourrait partir à la pêche, ou jouer à la pétanque, ou tondre son gazon… Mais non, lui il investit. Un matin il s’étire après avoir quitté son lit, puis s’arrête tout-à-coup, se gratte le menton et s’écrie à la cantonade : « Ben voilà, je ne savais pas trop quoi faire cet après-midi, mais je viens de trouver, finalement, après ma partie de golf, je vais investir. »

Comment fait-il, alors que le pays est en crise financière et que les banques se font pingres ? Pas de problème pour un patron, il frappe le sol de son bâton, tel Moïse dans le désert, et jaillit aussitôt une source d’euros… C’est d’ailleurs pour cette raison que le ministre de l’Économie, qui lui n’a pas de bâton, mais qui a lu la Bible, ne cesse de demander aux patrons d’investir… Et là encore posons-nous la question, pourquoi investit-il ? Certaines personnes au raisonnement primaire et matérialiste vont énoncer que si un patron investit, c’est forcément pour s’en mettre plein les poches ensuite. D’autres à la maturité économique plus évoluée emploieront le terme de rentabilité, de retour sur investissement, de rémunération du risque. Mais dans l’inconscient collectif, cette question ne se pose pas. De la même façon que le maquereau emboîte et que le croco deale, le patron investit, c’est tout. Il ne fait pas ça pour l’argent, pour l’intérêt, pas du tout. Il investit car c’est dans sa nature intrinsèque de patron. Darwin le pressentait déjà… Le patron sait pourtant que l’administration de la république va lui prendre les trois quarts du revenu de tout ce qu’il a investi, mais ça n’a pas d’importance, il investit quand même, c’est son péché mignon.

Retour sur notre bonne vieille Terre, après ce voyage dans l’inconscient collectif. Il se trouve qu’au cours d’une longue vie de labeur, j’ai rencontré beaucoup de chefs d’entreprise, d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs, de professionnels libéraux. Et qu’à aucun moment je n’ai trouvé la caricature de patron que certains ressassent en même temps que leur ressentiment.

Étaient-ils nés avec une cuillère en argent dans la bouche ? À de très rares exceptions près, ceux que j’ai côtoyés étaient les créateurs de leur entreprise. Partis de rien, ils avaient dû emprunter, travailler dur avant de voir leur société sortir du rouge. Ils s’étaient quelquefois ramassés puis avaient rebondi, sans perdre courage, pour sauver leur bébé et souvent pour ne pas trahir les collaborateurs qu’ils avaient entraînés avec eux dans l’histoire.

Faisaient-ils ça pour de l’argent ? Certes oui, ils n’avaient pas quitté un travail salarié pour gagner moins. Mais la plupart, les premières années, avaient accepté de travailler pour presque rien, le temps de lancer l’activité. Certains avaient eu du succès, et s’étaient enrichis, peut-on le leur reprocher après tant d’efforts et de risques ? D’autant que la totalité avait gagé leur maison pour obtenir un emprunt.

Est-ce que l’argent était devenu le moteur de leur vie ? À l’unanimité non. Une grande partie des gains était réinvestie dans l’entreprise, sur de nouveaux projets. L’argent n’était pas un but, mais un moyen de réaliser de nouvelles choses, par eux-mêmes, sans mendier à la porte d’une banque. L’argent était le moyen de conserver le bien le plus précieux de leur vie : l’indépendance !

Avaient-ils des regrets ? Oui, quatre essentiellement.

Le premier regret, c’est le manque de considération pour le travail accompli, le mépris dans lequel les tenaient certains de leurs compatriotes, l’irrespect des administrations envers eux, le soupçon perpétuel de fraude.

Le second regret, c’est l’assommoir fiscal. La sensation déroutante et humiliante de ne pas bénéficier du revenu durement gagné. Au-delà d’une nécessaire solidarité, l’impression désagréable, au moment de payer son impôt, de se faire plumer par et pour des gens qui n’avaient pas travaillé la moitié du temps qu’eux-mêmes avaient donné, sans même parler du risque de tout perdre à chaque instant.

Le troisième regret, c’est de vivre avec la peur permanente de voir surgir dans leur entreprise des cow-boys mandatés par les caisses sociales pour les contrôler comme des malandrins. Des gens pour lesquels le seul et unique but de la vie doit être de payer des cotisations. Et conséquemment, l’impossibilité d’embaucher et de développer librement leur affaire.

Le quatrième regret, c’est la gigantesque, la déroutante, la démente complexité des règles à eux imposées par les multiples codes qui entravent la vie d’un entrepreneur, code des impôts, code de la sécurité sociale, code du travail, code civil, code pénal, code des assurances, code de la consommation, etc. Règles qui font qu’à tout moment, ils se retrouvent en première ligne, toujours quelque part en porte-à-faux avec un obscur article d’une loi stupide votée quelques années plus tôt par de doctes penseurs à l’abri des réalités du monde.

Au final, pour tous, ce sentiment diffus qu’ils se sont fait piéger par un système dont ils ne sont que des pions. Pour eux, au départ, le rêve de créer une entreprise, d’être des acteurs de leur vie, d’être des acteurs du monde. En face, des administrations dont la seule fonction est de capter tout ce qui produit le moindre écu pour le redistribuer ou le dépenser immédiatement et surtout n’importe comment. D’un côté des moissonneurs courageux, de l’autre des intendants prodigues.

Que tous les donneurs de leçons du monde de la presse, du microcosme politique ou du café du Commerce, avant d’émettre une opinion sur les gens dont dépendent leurs revenus, osent faire ce qu’ont fait ceux qu’ils vilipendent à longueur de colonnes (sauf Contrepoints bien sûr…) ou d’amendements : risquer leurs économies, emprunter, travailler comme des fous, embaucher, tenir des années. Et qu’ils reviennent ensuite, avec le poids de l’expérience et de la réalité, non pas donner des leçons, mais simplement expliquer le chemin de leur vie et montrer l’exemple.