Prostitution : la bonne conscience socialiste

Que cache la proposition de loi visant à abolir la prostitution présentée au sénat les 30 et 31 mars prochain ?

Par Patrick Aulnas.

Prostitution à Paris (Crédits Gilles Crampes licence Creative Commons)
Prostitution à Paris (Crédits Gilles Crampes, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Les 30 et 31 mars prochains, la proposition de loi sur la prostitution sera examinée en première lecture au Sénat. Elle avait été adoptée par l’Assemblée nationale le 4 décembre 2013. Le vote d’une loi prévoyant des sanctions pénales à l’encontre des clients des prostituées illustre encore une fois le retour à un certain ordre moral. L’objectif affiché est « d’abolir la prostitution » selon les affirmations de Mme Vallaud-Belkacem en 2013. L’utilisation impropre du mot abolir est-elle volontaire ? S’agit-il de faire croire que l’on peut éradiquer un phénomène social universel et fort ancien par une simple modification du droit ? Auquel cas, il s’agirait déjà d’un mensonge puisque, de toute évidence, cela est totalement impossible. Tout au plus peut-on transformer le plus vieux métier du monde en une pratique clandestine.

Avec cette proposition de loi proposant de sanctionner les clients des prostituées, la gauche moralisatrice poursuit, semble-il, deux objectifs : lutter contre les réseaux mafieux qui organisent la prostitution et empêcher les relations sexuelles vénales. Ce dernier aspect, très moral, est attesté par le fait que les clients arrêtés par la police devront participer à des « stages de sensibilisation » sur le modèle de ceux mis en place pour les chauffards et les fumeurs de cannabis. Il s’agit donc bien de leur asséner une leçon de morale sur la manière de conduire idéalement leur sexualité ! Il faut évidemment une dose de naïveté peu commune pour envisager de mettre en pratique ce type de stage. Tout cela est totalement dérisoire et s’apparente à la législation américaine sur la prohibition de 1919-1920 : les pasteurs et pastoresses socialistes nous imposent leur vision étriquée du monde. Reste le premier objectif qui est plus sérieux. Personne ne peut défendre les réseaux mafieux réduisant de jeunes femmes en esclavage. Mais outre que les prostituées ne sont pas toutes entre les mains de ces réseaux, il existe deux façons de lutter contre eux : agir sur la demande ou agir sur l’offre.

L’action sur la demande choisie par la gauche

La gauche a choisi d’essayer de tarir la demande en pénalisant les clients. Chacun sait que cela est impossible. Les clients subsisteront. La nouvelle loi transformera la semi-clandestinité de la prostitution en une clandestinité complète et par conséquent dégradera encore davantage la condition des prostituées (et prostitués). Il s’agit donc de se donner bonne conscience législative sans s’intéresser aux conséquences concrètes de la nouvelle loi.

L’impossibilité politique d’agir sur l’offre 

Agir sur l’offre consiste à sortir la prostitution de la semi-clandestinité dans laquelle elle est actuellement cantonnée. Elle devient une activité commerciale soumise aux règles du droit commun. Mais cela suppose de vaincre deux obstacles à caractère éthique, l’un de droite, l’autre de gauche.

1. L’obstacle inhérent à la droite chrétienne : le péché. Le débat sur la prostitution a toujours eu dans les pays de culture chrétienne un arrière-plan moral puisant dans l’approche religieuse des rapports sexuels. La prostitution fait partie du domaine du « mal », comme d’ailleurs toutes les relations sexuelles hors mariage. Le salut vient, pour le christianisme, de la bénédiction nuptiale qui absout par avance un comportement en lui-même condamnable. Nous sommes le fruit du péché, de la « chute ». On comprend, dans ces conditions, que le fait de « vendre son corps » puisse être considéré comme un péché particulièrement grave. Pour tous ceux qui adhèrent à cette morale il est inenvisageable de faire de la prostitution une activité économique comme une autre.

2. L’obstacle inhérent à la gauche moralisatrice : le dogmatisme. La doxa socialiste a toujours regardé l’échange marchand comme vil et a toujours aspiré à une soi-disant gratuité totalement mythique. L’idéal serait pour elle que l’échange marchand librement et individuellement consenti soit totalement remplacé par le prélèvement obligatoire décidé indirectement et collectivement par les dirigeants politiques élus. Cela s’appelle bien sûr le totalitarisme, mais il est bien présent dans l’inconscient collectif de gauche. Pour la gauche, le mal c’est l’argent et l’individualisme. On comprend dans ces conditions que les plus dogmatiques puissent considérer avec horreur le concept de service sexuel rémunéré. Il est assez piquant de constater que les socialistes eux-mêmes utilisent parfois le vocabulaire archaïque de la droite religieuse : l’expression « vendre son corps » est naïvement reprise. On finit par se demander si pour certains parangons de vertu du socialisme l’horreur du sexe ne se joint pas à l’horreur du rapport marchand.

Qu’est-ce qu’une politique de l’offre dans ce domaine ?

Le résultat de cette persistance d’éthiques archaïques, de droite comme de gauche, est l’impossibilité de légiférer dans le domaine de la prostitution d’une façon efficace et rationnelle. Cela est politiquement impraticable eu égard à l’arrière-plan moral.

En quoi consisterait une politique de l’offre dans ce domaine ? En faisant abstraction de l’éthique religieuse de la droite et de l’idéologie moralisatrice de la gauche, la question de la prostitution change de nature. Il n’est plus question de « vendre son corps » mais de fournir un service sexuel. Aucun jugement moral ne condamne un tel acte. Une ouvrière à la chaîne vend à son employeur des prestations de travail essentiellement corporelles. Pourquoi une femme (ou un homme) ne pourraient-ils pas vendre des prestations corporelles destinées à procurer du plaisir sexuel à autrui ?

La prostitution devient alors un commerce comme un autre, ayant une organisation transparente et faisant l’objet de contrôles. La clandestinité n’est plus nécessaire. L’activité est soumise à impôt et en particulier à TVA. Les bénéfices doivent être déclarés et les entreprises immatriculées au registre du commerce. Une réglementation sanitaire spécifique devrait exister, de même qu’un contrôle spécifique des rapports employeurs-salariés en cas d’exercice salarié de la profession. Des syndicats seraient créés et tous les droits sociaux accordés. Bien entendu, il faut rester réaliste : pour faire baisser les prix, des réseaux clandestins pourraient se constituer et recourir à nouveau à des esclaves sexuelles. Il s’agirait d’une activité commerciale non déclarée comme il en existe beaucoup. Il conviendrait de la réprimer avec la plus grande fermeté.

Pour le pouvoir socialiste, sanctionner pénalement les clients présente deux avantages : donner des gages sociétaux à sa fraction gauchisante et aux féministes les plus dogmatiques, mais surtout éviter de dégager les moyens financiers importants qui seraient nécessaires pour traquer efficacement les réseaux mafieux internationaux. La vertu socialiste masque encore une fois la realpolitik.