Départementales : des chiffres pleins d’amalgames

urne credits metronews toulouse (licence creative commons)

Voilà, c’est dans la boîte, coupez, remballez, n’en parlons plus : les élections départementales sont, à un scrutin près, bouclées. Divine « surprise », prévisible mais oubliée de tous nos commentateurs : ces élections ont rassemblé un peu plus que leur précédente édition. L’abstention n’aura pas été aussi forte. Ouf, sans ça, on aurait frôlé la catastrophe !

L’avantage évident d’une telle participation (qui reste tout de même fort moyenne, ne l’oublions pas), est que le score minable du Parti Socialiste (péniblement autour de 20%) ne pourra pas être noyé dans l’abstention, source pratique de tous les maux républicains lorsqu’on doit en trouver une, de préférence extérieure au parti. Au passage, cette abstention ne pourra pas être non plus tenue responsable de faire le lit, le ménage, la vaisselle et le repassage des chemises brunes fripées du Front National.

ton élu ps - vote socialisteParadoxalement, les gens s’étant davantage déplacés, cela veut aussi dire que les abstentionnistes ont certainement moins joué sur la composition finale du scrutin. Mathématiquement, les scores des uns et des autres sont donc d’autant plus significatifs (si tant est qu’une élection qui, finalement, n’arrive pas à mobiliser plus d’un électeur sur deux reste représentative de quoi que ce soit d’autre que de la désaffection des Français pour les pantomimes ridicules de nos politiciens). Rassurez-vous, on n’entendra pas cette analyse, et même plutôt le contraire puisqu’on entend déjà qu’avec une baisse de l’abstention, le score du FN est moins bon que prévu (magie des médias : quoi que fasse ce parti, il perd – c’est pratique, notez bien : on gagne un temps fou pour les éditos).

L’inconvénient en balance, c’est que cela veut aussi dire qu’un gros nombre de Français croit avoir envoyé un message. « Cette fois-ci, les politicards vont voir ce qu’ils vont voir, scrogneugneu », et le FN monte encore (son score est supérieur à celui des européennes, en nombre de voix et en proportions de votants). Mais en réalité, on sait déjà ce que vont bafouiller les élus, les ténors des partis et les battus : « nous avons entendu le message des Français, car il est clair ».

Notez bien qu’il l’est toujours, et qu’à chaque fois qu’un mouvement de balancier de droite à gauche ou de gauche à droite se produit violemment, l’un et l’autre camp s’accordent à expliquer à quel point il n’y a pas d’ambiguïté et que la réception du message chiffré s’est faite dans d’excellente conditions, 5 sur 5, roger and out. La réalité, c’est qu’après avoir reçu le message, les réélus et les fraîchement élus déboutonnent le haut de leur chemise, desserrent un peu leur cravate et oublient immédiatement le message et l’avertissement qu’il constituait. Cette fois-ci ne sera pas différente des précédentes.

give a man someone elses fish and he ll vote for youEt ce sera d’autant plus vrai que le mode de scrutin, à deux tours, favorise outrageusement les gros partis au programme plus ou moins rose qui ratissent très large (ce qui explique d’ailleurs la méthode Marine Le Pen qui aura tout fait pour transformer le petit parti poujadiste de son père en gros parti qui ratisse large avec un programme rose vif). Dans l’énorme majorité des cas où le Front National est encore en lice au second tour, il se retrouve vaguement en position d’arbitre, ou a simplement fait écran à l’un ou l’autre candidat d’un des deux partis de la rotation institutionnelle. Autrement dit, au second tour, on va encore se retrouver avec une majorité UMP (comme on se serait retrouvé avec une majorité PS si le pays avait été gouverné par les clowns de droite plutôt que l’actuelle brochette de bouffons de gauche).

Enfin, pour la forme, il y aura peut-être une poignée de départements qui basculeront au Front National, ceux-là servant en quelque sorte de jetons de présence pour marquer les esprits : en 2015, aux élections départementales, la beuhête immonheudeuh que les bien-pensants et tout le Camp du Bien redoutent par-dessus tout, est maintenant parvenue à se hisser à un échelon de plus ! C’est abominable ! Déjà qu’il y a quelques députés du même parti, ça y est, c’est sûr, la France a basculé dans le côté le plus sombre de ses heures, et envoyez tout le tralala médiatique républicain avec option trémolos et sièges chauffants.

C’est évidemment grotesque, tant le différentiel réel entre les magouillards du PS, les fricoteurs de l’UMP et les bidouilleurs du FN est mince. Mais indépendamment des petites poussées de prurit républicain de nos médias, quelque part, on ne peut vraiment pas trouver ce résultat formidable.

L’UMP va être toute ragaillardie par cette poussée de popularité qui ne doit en réalité absolument rien ni à sa direction, qui baigne dans un burlesque de mauvais goût depuis un moment, ni à sa politique ou ce qui en tient lieu. Encore une fois, nous avons un champion par défaut, ce qui est quasiment pire que pas de champion du tout.

Voter ? Vraiment ?Le PS, copieusement battu, va évidemment jouer de tous les artifices pour cacher sa déroute, qui en utilisant le raboutage avec les partis amis, frères, alliés et copains, qui en minimisant les chiffres et en rappelant que, sur le papier et avant les élections, c’était la branlée de magnitude 9 qui était attendue et que là, on n’a qu’une petite magnitude 8, quasi-normale. On y ajoutera quelques manœuvres dilatoires sans intérêt et les affaires reprendront bien vite leur cours normal. Le pays réel, lui, va poursuivre son petit trajet vers les profondeurs marécageuses du déclassement, du chômage de masse, de la baisse de pouvoir d’achat, de compétitivité ou d’attractivité.

Enfin, le FN, le cul entre deux chaises, fanfaronnera sur ses résultats et le nombre dodu de voix récoltées, tout en n’ayant au final, au second tour, à peu près rien à montrer. Jolie performance démocratique qui permettra à nouveau à un parti qui n’arrête pas de grossir en nombre de militants, qui persiste à occuper de plus en plus de temps d’antenne et qui accroît son nombre d’électeurs, à concrétiser ces énormes avancées avec un triplet de député et un éventuel couple de départements.

Là encore, c’est l’adjectif grotesque qui vient à l’esprit. Tout indique qu’une fois encore, les institutions républicaines dont se gargarisent nos élus s’avèrent incapables de représenter le choix des électeurs, aussi médiocre soit-il. Tout indique qu’encore une fois, à quelques rares exceptions, l’alternance traditionnelle va être respectée. Tout indique que ces vagues, aussi puissantes soient-elles, se brisent mollement sur les récifs institutionnels habilement conçus pour éviter de gros changements brutaux. Ça donne envie de voter, hein ?

Parce qu’en réalité, on assiste, une fois encore, à une amusante supercherie que les médias et les politiciens français persistent à reproduire.

En effet, pour des raisons évidentes mêlant praticité et désir à peine voilé de cacher l’état réel du pays, tous nos fringants journalistes et tous nos joyeux politiciens professionnels agglomèrent hardiment différents partis pour faire de bon gros blocs.

Ainsi, on présentera un bloc de « droite parlementaire », agglutination pratique de l’UMP, de l’UDI, du Modem, histoire d’obtenir un score décent, supérieur à 30% même. On utilisera le même procédé pour la « gauche parlementaire », en scotchant bout-à-bout le PS, les écolos, les radicaux de gauche, histoire d’obtenir un score qui, commodément, sera supérieur à celui du FN. C’est commode. Mais bon : on a le droit, puisqu’on est dans le « parlementaire », c’est-à-dire qu’on parle de gens qui sont capables de faire des partis différents, qui ont des plateformes de programmes différentes mais qui, pour sauver leurs miches, s’assemblent et se recomposent, cimentent du front républicain à qui mieux-mieux pour éviter de se faire démettre.

Mais la réalité que veulent ainsi travestir nos médias et nos politiciens, c’est que le FN, auquel personne ne veut s’allier, représente à lui tout seul un quart des votants, et ce chiffre est un chiffre net de tout amalgame. Si, plein de bonne volonté, on évitait aussi l’amalgame pour les autres partis, l’UMP aurait du mal à rassembler le même chiffre sans son UDI, le PS passerait largement sous les 20%, et tous les autres partis peineraient comme des diables à rassembler ne serait-ce que 10%. En fait, les chiffres du Ministère de l’Intérieur donnent ceci, et c’est assez limpide, en effet :

chiffres ministere intérieur - départementales premier tour 2015

De fait, le FN est bien le premier parti de France, sans la moindre ambiguïté, et ce depuis un moment. Or, cette réalité ne semble effleurer aucune rédaction. Et c’est bien normal puisque dit ainsi, on ne pourrait en conclure qu’une chose : la réalité fait le lit du Front National.

Et ça, ce serait intenable.
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