Le minuscule trou géant dans l’économie allemande

L’Allemagne s’inquiète… de créer seulement deux fois plus d’entreprises que nous.

Par Bernard Zimmern.

Sigmar Gabriel credits Christliches Medienmagazin pro (CC BY-SA 2.0)
Sigmar Gabriel, ministre de l’Économie allemand – credits Christliches Medienmagazin pro (CC BY-SA 2.0)

 

L’Allemagne est un mystère pour le démographe des entreprises. Les autres pays développés ont absolument besoin de créer des entreprises nouvelles pour développer l’emploi, que ce soit les États-Unis, le Royaume-Uni, ou la France. Dans tous ces pays, sauf l’Allemagne, la destruction créatrice schumpétérienne aboutit à détruire dans les entreprises existantes plus d’emplois qu’il ne s’en crée de nouveaux, et seule la création d’entreprises nouvelles pallie ces destructions.

Sauf en Allemagne où les entreprises existantes, du moins depuis la fusion avec l’Allemagne de l’Est, créent en moyenne plus d’emplois qu’elles n’en perdent.

L’Allemagne se trouve donc dans la situation de ne pas avoir besoin de Business Angels comme les pays anglo-saxons pour financer les créations d’entreprises. On sait qu’entre le capital que peut investir un innovateur aidé de sa famille, soit au maximum une centaine de milliers d’euros en moyenne, et le niveau où le capital-risque intervient pour des montants d’au moins 2 à 5 millions d’euros, il y a un désert de financement, la fameuse « traversée de la mort ». Et la National Science Foundation américaine pouvait même dire que sur les 500.000 entreprises créées chaque année aux États-Unis, elles sont environ 400 à bénéficier du financement du « venture-capital », une poussière, une exception alors que les Business Angels, des individus aisés mais pas très riches investissent et participent au financement d’environ 25.000 de ces entreprises naissantes.

Or l’Allemagne reconnait qu’elle n’a pas de Business Angels au sens anglo-saxon d’investisseurs mettant en moyenne plus de 100.000 euros par projet et par Business Angels (en excluant les Réseaux qui représentent aux États-Unis et au Royaume-Uni seulement quelques pour cent de l’investissement Business Angels).

Nous nous sommes longtemps demandé si les Allemands n’avaient pas contourné l’étape de la traversée de la Vallée de la Mort en se faisant financer par des banques locales, ceci étant bien en effet la mission dévolue à quelques banques publiques comme la Volksbank. De façon plus générale, nous nous sommes toujours demandé s’il n’existe pas en Allemagne des petites banques locales prenant des risques en investissant dans cette aventure risquée de soutien financier à la création d’entreprises, leur permettant ainsi de trouver de nouveaux clients, un mécanisme qui fonctionnait aux États-Unis avant sa destruction par les concentrations bancaires.

Ce tissu a été détruit en France comme aux États-Unis par ces regroupements bancaires mais il semble qu’il soit encore très vivace en Allemagne ; il y aurait quelque 1.800 banques locales contre seulement 500 en France, qui prennent leurs ordres à Paris 75008 ; l’innovateur n’y est plus un client potentiel mais un numéro.

Ce questionnement sur la création de nouvelles entreprises en Allemagne vient d’être ranimé par un article du Wall Street Journal des 6-8 mars 2015 « The Tiny, Giant Hole in German Economy ». L’Allemagne a pris conscience de son manque de créations entrepreneuriales (s’élevant cependant à plus du double de la française comme nous allons le voir) et le ministre social-démocrate de l’Économie, Sigmar Gabriel, a lancé un plan pour augmenter les avantages fiscaux attribués aux start-up et faciliter leur chemin vers la bourse. Il voudrait notamment faire connaître par des listes publiques les entreprises à forte croissance.

En dépit d’efforts pour stimuler la création, le filon des nouvelles entreprises s’est en effet tari de 28% depuis 10 ans et 47% depuis 1996. Il y a eu cependant 87.000 créations en Allemagne en 2013 selon Destatis (l’Office fédéral de Statistique), l’agence chargée de recenser les créations d’entreprises et il s’agit seulement des entreprises nées avec au moins 1 salarié, le seul chiffre significatif.

Lorsque l’Allemagne s’émeut de ne pas créer assez d’entreprises, que dire de la France stagnant à 40.000 bien avant l’an 2000 et tombée à 33.000 créations en 2009 ? Déjà, des comparaisons faites par l’OCDE en 2006, entre France et Allemagne montraient que la France produisait moitié moins d’entreprises que l’Allemagne.

Les Allemands se plaignent de ne plus créer assez de nouvelles entreprises ? Pourrions-nous emprunter aux Allemands un ministre de l’Économie comme Sigmar Gabriel ? Si nous ne voulons pas stopper la croissance du chômage, il dévoilerait enfin la conspiration du silence de nos organismes officiels qui cachent aux Français, derrière un grand nuage de messages réconfortants mais trompeurs, la pénurie de 40.000 entreprises non créées chaque année, et un retard de 100.000 emplois supplémentaires s’ajoutant aux 5 millions déjà manquants.


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