Syriza, Podemos : les luttes au rabais des anticapitalistes

Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC).

La victoire électoralede Syriza en Grèce et la montée dans les sondages de Podemos en Espagne font vibrer les anticapitalistes.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC).
Alexis Tsipras Syriza (Crédits : Asteris Masouras, licence Creative Commons CC-BY-NC).

 

Pour bouleversants qu’ils eussent été, l’effondrement du bloc soviétique et le virage capitaliste de la Chine post-maoïste ne parvinrent pas à ébranler les prétentions de la gauche anticapitaliste à incarner l’avenir de l’humanité.

Elle se mit en effet à affirmer que l’échec du socialisme réel fut causé, non par des tares inhérentes au projet socialiste – telles la mainmise de l’État sur l’économie et, en politique, la criminalisation de toute opposition – mais à de simples « erreurs », somme toute corrigibles, commises dans la construction de la société communiste.

Comme le souligne Tzvetan Todorov dans Mémoire du mal, Tentation du bien, « la prochaine fois sera la bonne » devint alors le cri du cœur des anticapitalistes du monde entier.

Et des prochaines fois, il y en a eu. Au tournant du XXe siècle, les espoirs de la gauche radicale se portèrent sur l’Amérique latine, et notamment sur trois mouvements politiques qui prétendaient offrir des alternatives au capitalisme, à savoir : le mouvement zapatiste au Mexique, le parti des travailleurs du syndicaliste brésilien Luis Inácio Lula da Silva et le « socialisme du XXIe siècle » du Vénézuélien Hugo Chávez.

Du zapatisme personne ne parle aujourd’hui. Il ne dépassa jamais le stade de mouvement d’autogestion régionale aux résultats plus que limités.

Le Brésilien Lula, lui, eut un bilan positif à faire valoir, ayant réussi à diminuer considérablement la pauvreté au Brésil pendant ses deux mandats présidentiels (2003-2011). Or, cette avancée sociale fut obtenue, non pas en rompant avec le capitalisme mais, au contraire, en poursuivant l’orthodoxie macroéconomique « néolibérale » instaurée par son prédécesseur, le social-démocrate Fernando Henrique Cardoso. Ensuite, quand Dilma Rousseff – issue du parti de Lula et ayant succédé à celui-ci à la présidence du pays – succomba aux chants des sirènes de l’interventionnisme d’État et du laxisme fiscal, le résultat ne fut autre que l’effritement de l’économie et la recrudescence de la corruption.

Le palmarès de l’échec revient au « socialisme du XXIe siècle » d’Hugo Chávez. Vivre au Venezuela est devenu un véritable cauchemar : une pénurie incessante de produits de première nécessité y côtoie une inflation galopante et un taux d’homicides digne d’un pays en proie à la guerre civile. Le régime vénézuélien ne se maintient que par une répression de plus en plus sauvage.

Pendant que les « révolutions » latino-américaines apportaient leur lot de frustrations, survint la crise dite des « subprimes », suivie par la Grande Récession de 2007-2009, donnant à la gauche radicale des raisons de croire à la fin toute proche du capitalisme honni.

Ce fut ainsi que le fameux « théologien de la libération », le Brésilien Leonardo Boff, annonça que le capitalisme était entré dans une « crise terminale ».

mélenchon grec rené le honzecCe n’était d’ailleurs pas la première fois que nos marxistes voyaient le capitalisme mort. Ils en avaient dressé l’acte de décès au moment de la crise de 1873, puis lors de la Grande Panique bancaire de 1907, et bien entendu avec la Grande Dépression des années 30, sans oublier la stagflation des années 70. Or, tout comme dans les crises précédentes, le capitalisme parvient encore une fois à remonter la pente, notamment grâce à la reprise économique aux États-Unis et plus récemment dans la zone euro.

La gauche radicale remet-elle en question ses certitudes pour autant ? Que dalle ! En attendant le Grand-Soir révolutionnaire, elle se rabat sur des objectifs plus modestes et place ses espoirs dans des luttes au rabais. Dernière en date : le combat contre les plans dits d’austérité, en cours dans les pays les plus endettés de la zone euro (Grèce, Espagne, Portugal, en plus de l’Irlande hier).

La victoire électorale en Grèce de Syriza et de son leader Alexis Tsipras, de même que la montée dans les sondages de Podemos en Espagne – deux mouvements de la gauche radicale – font aujourd’hui vibrer les anticapitalistes. Un tel enthousiasme, cependant, risque de retomber comme un soufflé.

Acculé par la fuite des capitaux et la chute des rentrées fiscales qui ont entouré son arrivée au pouvoir, le nouveau premier ministre grec a dû capituler face aux créanciers officiels de la Grèce. Quelques semaines à peine après son entrée en fonction, il fut obligé de demander à contrecœur la prorogation du programme de sauvetage de la Grèce et de laisser tomber un bon nombre de ses promesses électorales. Tout naturellement, des critiques se font entendre au sein de sa formation politique.

Et ce n’est pas fini. Compte tenu des formidables difficultés de trésorerie de l’État grec, Tsipras pourra difficilement faire l’économie d’un nouveau programme de sauvetage, avec tout ce que cela implique en termes de concessions à accorder aux bailleurs de fonds.

Et même, à supposer que Tsipras soit forcé par son parti à refuser les conditions demandées par les créanciers, et que la Grèce doive se déclarer en cessation de paiements et sortir de l’euro, une telle issue mettrait à mal la Grèce mais pas l’ordre capitaliste européen, dans tous les cas. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu 69 cas de pays ayant quitté une union monétaire, sans que cela n’ait entraîné une crise systémique. Puis, une étude récente de l’agence de notation Standard & Poor’s indique qu’une sortie de la Grèce n’aurait qu’un impact limité sur l’économie de la zone.

Quant à Podemos en Espagne, son leader Pablo Iglesias donne des signes d’être prêt, à la manière d’un Lula, à se convertir au pragmatisme économique. Il propose désormais un programme social-démocrate à la scandinave, ce qui lui vaut des critiques acérées au sein de l’extrême gauche d’Espagne et d’ailleurs.

Bien sûr, cette soudaine modération pourrait être un simple stratagème électoral destiné à gagner des voix au centre, ce qui n’empêcherait pas Podemos de mettre en œuvre, une fois au pouvoir, le programme de gauche pure et dure brandi initialement. Sauf que l’économie espagnole ne pourra pas se permettre un programme de ce genre, et ce pour deux raisons : parce que contrairement au Venezuela elle ne dispose pas d’une manne pétrolière ou autre à dilapider ; et parce que les marchés financiers ne tarderaient pas à faire payer cher – faisant grimper à des niveaux étouffants les taux d’intérêt sur la dette espagnole – une politique économique qui anéantirait les gains de compétitivité obtenus grâce aux politiques en cours. Aussi épouser le pragmatisme économique pourrait-il s’avérer pour Podemos, en cas de victoire électorale, non pas une question de choix mais de nécessité.

Au rythme où vont les choses, on entendra bientôt chez les anticapitalistes que, je vous le donne en mille cher lecteur, la prochaine fois sera la bonne.