« Berezina » de Sylvain Tesson

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« Berezina » de Sylvain Tesson

Publié le 28 février 2015
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Par Francis Richard.

Berezina illustration francis richardIl y a trois ans, en 2012, Sylvain Tesson décide de faire un voyage de mémoire, de répéter la Retraite de Russie, deux cents ans après. Pourquoi ? lui demande Priscilla : « Pour le panache, chérie, pour le panache. »

Cette répétition sur les traces de la Grande Armée se fera à dos de side-cars Oural, c’est-à-dire de motocyclettes à panier adjacent, « des fleurons de l’industrie soviétique » : « Elles promettent l’aventure. On ne sait jamais si elles démarreront et, une fois lancées, personne ne sait si elles s’arrêteront. »

Sylvain Tesson n’est pas seul à se lancer dans ce périple de quatre mille kilomètres, de Moscou à Paris. L’accompagnent deux Russes, superstitieux comme les Russes peuvent l’être, Vassili, « Génie de la mécanique » et Vitaly, « financier de son état », qui feront le périple en entier, et deux Français, Thomas Goisque, « monomaniaque du photon » et Cédric Gras, « dandy pessimiste », qui le feront en partie.

Sylvain dit à propos des Russes, d’une manière générale : « Je nourrissais une tendresse pour ces Slaves des plaines et des forêts dont la poignée de main vous broyait à jamais l’envie de leur redire bonjour. Me plaisait leur fatalisme, cette manière de siffler le thé par une après-midi de soleil, leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l’organisation, cette capacité à jeter toutes leurs forces par la fenêtre de l’instant, leur impulsivité épuisante, leur mépris pour l’avenir et pour tout ce qui ressemblait à une programmatique personnelle. »

Pourquoi cette équipée de douze jours, jalonnée de quelques détours et de quelques raccourcis, en suivant l’itinéraire de la Retraite jusqu’à Vilnius, puis de là celui du retour de Napoléon à Paris ? « La raison du voyage que nous accomplissions était précisément de s’enfoncer des visions de cauchemar dans la tête afin de faire taire les jérémiades intérieures et de tordre le cou à cette mégère, cette pulsion répugnante qui est le vrai ennemi de l’homme : l’autoapitoiement. »

Sylvain Tesson raconte parallèlement, d’une part la Retraite et le retour de Napoléon, d’autre part ce voyage mémoriel effectué à cinq, deux siècles plus tard. Le récit se nourrit donc de lectures, celles de Caulaincourt, du sergent Bourgogne, du capitaine François, de Léon Tolstoï etc. et de choses vues et vécues.

La Berezina lors ce voyage ? « C’était un cours d’eau aimable, indécis, dont les méandres avaient les reflets du mercure. Ils étaient figés par le gel et serpentaient entre des îles couvertes de roseaux. Le soleil déchirait les nuages soufflés de neige. Des rayons éclaboussaient les saules poussés sur les bancs de sable. Les bouleaux étaient violets dans la lumière. »

La Berezina deux cents ans plus tôt ? « La Grande Armée exsangue s’était payé le luxe d’une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l’horreur du carnage. Le nom de ce cours d’eau insignifiant pour la géographie passa dans l’Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l’on sait. Si l’on se conformait à la pure réalité des faits, « c’est la berezina » aurait dû signifier « on l’a échappé belle, les gars, on l’a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la reine d’Angleterre. »

contrepoints 259Le portrait de Napoléon que dresse l’auteur est contrasté. La liberté n’était pas sa préoccupation. L’égalité davantage. En tout cas, le système reposait sur le mérite. Et puis il a fait rêver : « Il avait raconté quelque chose aux hommes et les hommes avaient eu envie d’entendre une fable, de la croire réalisable. Les hommes sont prêts à tout pour peu qu’on les exalte et que le conteur ait du talent. »

Sylvian Tesson concède, comme à regret, que, depuis l’après-guerre, les Français ne croient plus à un destin commun et que leur paradigme collectif s’est transformé : « La paix, la prospérité, la domestication nous avaient donné l’occasion de nous replier sur nous-mêmes. Nous cultivions nos jardins. Cela valait sans doute mieux que d’engraisser les champs de bataille. »

  • Sylvain Tesson, Berezina, éditions Guérin, janvier 2015, 199 pages

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