Qu’est-ce que le poutinisme ?

Poutine (Crédits : Platon, CC-BY-NC-SA 2.0)

Le poutinisme porte un projet alternatif à la démocratie libérale : celui d’un bloc européen unifié sur un mode populiste-autoritaire et le corporatisme économique.

Par Philippe Fabry.

Poutine credits Platon (licence creative commons)
Poutine credits Platon (licence creative commons)

 

Je lisais tantôt le dernier billet de Guy Sorman sur Contrepoints dans lequel il évoque la question, que j’ai personnellement abordée il y a quelques jours, de la cinquième colonne poutiniste qui se développe et est entretenue, notamment financièrement, par la Russie en Europe. Si Guy Sorman reconnaît (comment ne pas le faire ?) que la Russie finance aujourd’hui les partis europhobes comme le Comité central soviétique finançait les partis communistes locaux, partout en Europe, il conteste le fait que le poutinisme puisse être comparé au communisme. Il dit : « La comparaison ne me paraît pas légitime : la discontinuité l’emporte. Le communisme fut un modèle à ambition universelle qui dépassait identités nationales et particularismes locaux. Le poutinisme n’est lui qu’une idéologie du refus : les alliés de circonstances de la Russie poutinienne présente ont en partage une exaltation de leur identité nationale, évidemment mythique, l’hostilité au capitalisme perçu comme « américain », la haine des immigrés, le chérissement de « valeurs » dites traditionnelles tel le respect de l’autorité du chef, du père, du prêtre, du mari. Les diatribes de Poutine contre les homosexuels plaisent à ses admirateurs en Europe – à l’extrême-droite surtout – mais son machisme dépoitraillé et botoxé n’est tout de même pas l’équivalent de la révolution prolétarienne. ».

Il me semble que Guy Sorman va ici un peu vite en besogne, et d’autant plus vite qu’il identifie de manière juste des caractères évidents du poutinisme. En vérité, il me semble au contraire que le poutinisme est pleinement une idéologie, et si il y a bien une absence d’universalité dans le poutinisme, c’est parce qu’il s’agit d’une idéologie marquée par une sensibilité de droite (voir mes principaux articles consacrés au clivage sur Contrepoints, ici  et ) Pour être plus précis, je voudrais revenir plus en profondeur sur cette nature du poutinisme, que je n’ai jusqu’ici que brièvement évoquée.

Le poutinisme n’est pas seulement une idéologie du refus ; certes, les populistes pro-Poutine qui pullulent à travers l’Europe partagent ces sentiments listés par Sorman, mais la vision défendue ne se limite pas à cela. Le poutinisme, se fondant sur ces « valeurs », porte un projet alternatif que j’ai déjà évoqué : celui d’un bloc européen unifié dans la démocratie dirigé sur un mode populiste-autoritaire et le corporatisme économique. Il n’est pas surprenant, d’ailleurs, que la France, à travers la progression continue de son Front National, soit l’un des pays européens où la séduction pour ce modèle opère le mieux : notre pays est déjà le plus étatisé de toute l’UE, en matière d’économie, d’éducation et de santé, et le plus imprégné de pensée antilibérale, le plus accroché à un « modèle social » en complet décalage avec la modernité. Le fait que notre pays soit en outre une pièce importante de l’OTAN en Europe, en particulier à cause de son positionnement stratégique en plein centre de l’Europe occidentale, en fait la cible privilégiée du calcul poutinien : une alliance franco-russe livrerait à Poutine l’Europe sur un plateau, lui permettant, sans envoyer ses chars jusqu’à Berlin, de dicter ses conditions à l’Allemagne. Le résultat serait la constitution dudit bloc européen, antilibéral, et bien sûr anti-anglo-saxon. Pour Vladimir Poutine, c’est là le moyen de refaire de la Russie une superpuissance, en appuyant sa puissance militaire retrouvée sur la puissance économique des pays de l’Union européenne, aux dépens des États-Unis.

Pour les populistes européens, l’idée est la même mais d’une manière un peu nuancée : il s’agit de retrouver la puissance européenne d’avant la Seconde guerre mondiale en exploitant la puissance militaire et les ressources naturelles russes. Cette alliance est jugée préférable à l’alliance américaine pour deux raisons : premièrement, la Russie étant moins puissante que l’Amérique, il serait plus simple de traiter avec elle sur un pied d’égalité, et deuxièmement les populistes détestent ce que représente l’Amérique pour la même raison qu’ils aiment ce que représente la Russie de Poutine.

Cette vision stratégique s’appuie sur une authentique idéologie, qui est celle du nationalisme paneuropéen qu’est le poutinisme. Il s’agit bien d’un nationalisme, en ce qu’il place au-dessus de toute autre considération, et spécialement du respect du droit et de la morale, l’idée de l’intérêt national. C’est pour cela que les populistes européens pro-poutine n’ont aucun mal à défendre l’annexion de la Crimée, et que l’idée que Poutine intervienne directement en Ukraine ne les gêne pas dans la mesure où tel est l’intérêt de la Russie ; ils aimeraient que leur pays puisse faire de même, à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur, en confisquant les biens des gens, en les enrégimentant. Outre un nationalisme, il s’agit donc aussi d’un étatisme, prônant la capacité de l’État à tout contrôler, tout régler, tout imposer. Mais ce nationalisme est bien paneuropéen, puisqu’il prône non pas l’opposition des nations d’Europe, comme le nationalisme du premier XXe siècle, mais leur co-nationalisme : que les Français soient fiers d’être Français, les Russes fiers d’être Russes, les Hongrois fiers d’être Hongrois, et qu’ils soient, tous ensemble, fiers d’être Européens… contre l’Amérique et les islamistes, pour l’essentiel, car il n’y a pas de nationalisme sans ennemi. En effet, tous se retrouvent dans le double refus du capitalisme libéral, forcément « anglo-saxon », et dans la crainte face au danger islamiste, perçu comme une déferlante barbare menaçant la civilisation. Il est remarquable que la configuration entre ce poutinisme et l’islamisme radical est la même que jadis entre le fascisme et le nazisme, socialismes nationalistes, et le bolchévisme russe, socialisme internationaliste ; à l’époque, les nazis et les fascistes européens se percevaient comme le rempart contre les « hordes asiatiques » venant de Russie et menaçant d’anéantir les nations, tout en partageant avec les bolchéviks le mépris du droit, l’antiparlementarisme et l’étatisme forcené. Aujourd’hui, le poutinisme russe et européen, socialisme nationaliste comme ci-dessus évoqué, se perçoit comme le rempart de l’Europe contre les hordes musulmanes et l’islamisme radical, cette nouvelle forme de socialisme international.

Le poutinisme peut donc être défini comme une idéologie nationaliste paneuropéenne, qui veut constituer l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural » voire, comme j’ai lu avec stupéfaction Philippe de Villiers le déclarer dans le Figaro récemment, l’Europe « de l’Atlantique au Pacifique » !

Cette idéologie nationaliste paneuropéenne marque, spécialement en France, le passage à l’extrême-droite de l’internationalisme. Né à l’extrême-gauche dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec la naissance de la 1ere Internationale Ouvrière en 1864, passé progressivement à gauche entre 1900 et 1920 (fondation de la SFIO en France : 1905), l’internationalisme universaliste et progressiste, de gauche, est passé à droite au lendemain de la Seconde guerre mondiale, supplantant le nationalisme dans l’électorat et les élites de droite, et devenant un internationalisme de droite : de repli, conservateur, de droite. Cet internationalisme de droite, ce fut l’européisme, la recherche de mise en place d’un bloc européen capable de résister aux assauts des nouvelles nations géantes, URSS et USA, et de préserver l’identité et l’indépendance d’une Europe désormais menacée d’engloutissement. Aujourd’hui, les populistes d’extrême-droite qui vilipendaient, au nom du nationalisme et du souverainisme, la tutelle des instances supranationales européennes, rêvent à leur tour d’un bloc européen, plus encore marqué par le repli et la méfiance envers le monde extérieur.

Une nouvelle preuve de ce que j’explique depuis maintenant deux ans, à savoir qu’une idée met environ un siècle et demi à parcourir l’intégralité du spectre politique, soit une étape par génération.

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