Sur la nature profonde de l’État

Léviathan (image libre de droits)

Qu’est-ce qu’être libéral, sinon voir dans l’action de l’État non pas l’arbitrage impartial qui va résoudre les conflits, mais l’instrument imparfait qui risque de les initier ?

Par Emmanuel Bourgerie.

Léviathan (image libre de droits)
Léviathan (image libre de droits)

 

L’idée sous-jacente au libéralisme n’est pas, contrairement à ce qu’affirme Gérard Filoche, une haine viscérale de l’État, ni une glorification des marchés, mais la reconnaissance de ce qu’est la nature de l’État, c’est-à-dire un instrument de violence. Par conséquence être libéral signifie regarder avec scepticisme toute intervention de l’État afin qu’il ne devienne pas un instrument d’oppression des peuples.

Oui, l’État est un outil de violence et de coercition. Le problème des politiques actuels est qu’ils essaient de maquiller l’État en une espèce de version très romantique, où le politique serait un représentant du peuple, bénévole et bienveillant œuvrant pour le bien commun. J’admets que cette vision fait rêver, mais ce n’est simplement pas la réalité.

Je sais que cette affirmation semble surprenante au premier abord, mais c’est pourtant la réalité de la nature de l’État. Les libéraux classiques en avaient parfaitement conscience, et cela ne les a pas empêché de défendre l’idée d’un État régalien. Si quelqu’un a un doute sur l’aspect coercitif de l’État, il suffit de se poser la question suivante : qui met les lois en application, et comment ? Si je décide de ne pas respecter la loi, que se passe-t-il ? L’État m’enverra d’abord une amende. Si je décide de ne pas payer cette amende, que se passe-t-il ? L’État m’enverra une plus forte amende. Si je décide de ne pas payer, que se passe-t-il ? L’État viendra me chercher chez moi pour me conduire devant un tribunal en vue de régler ma dette. Je n’ai pas spécialement le choix, et les policiers auront le droit d’employer la force si j’offre une quelconque résistance.

Notez ici que je ne porte aucun jugement de valeur : quand je dis qu’il faut reconnaître l’État pour ce qu’il est, je ne me permets pas ici de juger si c’est bon ou non, je me permets juste de rappeler ce qu’est l’État. Toute la différence entre un libéral et un anarchiste est justement que les premiers affirment que la caractéristique de l’État lui permet d’assurer une justice et d’assurer l’ordre de façon équitable dans notre société, ce que ne pourraient faire des organismes privés.

On dit souvent donc que l’État n’est autre que le monopole de la violence sur un territoire donné. Il peut être démocratique ou dictatorial, républicain ou monarchique, ou que sais-je encore, il n’en sera rien d’autre qu’instrument de violence.

Et c’est de par cette nature qu’un des plus grands scepticismes s’impose. Le pouvoir d’établir la loi est un pouvoir à double tranchant, on le voit avec tous les privilèges qui ont été créés par les différentes formes de gouvernements tout au long de l’histoire. À chaque fois que quelqu’un défend l’idée que l’État devrait intervenir pour quelque loi ou régulation que ce soit, il est nécessaire de se demander quelles sont les dérives possibles aux mains d’une institution aussi puissante. Il est nécessaire de se plonger dans la littérature documentant les faillites passées en matière de loi pour savoir si d’autres avant n’ont pas essayé, sans succès, des solutions identiques.

Le premier exemple qui me vient à l’esprit est la censure de la liberté d’expression, qui est un sujet qui n’a jamais été autant d’actualité. Que peut faire un État à qui l’on confie la liberté de décider de ce qui est possible ou non de dire ? Les exemples ne manquent pas, passés comme présents. La censure a toujours été un instrument d’oppression aux mains des personnes influentes pour faire taire les dissidents. Pourtant, existe cette idée récurrente qu’un peu moins de liberté d’expression ne ferait pas de mal, et que l’on peut octroyer une confiance aveugle en l’État pour définir les limites de ce qui est acceptable ou non de dire en public, avec pourtant les meilleures intentions du monde de lutte contre le racisme ou le sexisme.

Le second exemple qui me vient à l’esprit est la fixation des loyers par la loi, défendue par une bonne partie de la gauche. La raison pour laquelle je prends cet exemple est parce qu’il n’est pas récent, et parce qu’il n’a jamais fonctionné. Les économistes ont beaucoup de désaccords, mais s’entendent tous pour affirmer que le contrôle du montant des loyers par la loi provoque plus de problèmes qu’elle n’en résout. Pourtant, vous avez toujours de nombreux groupes politiques qui essaient de le mettre en place, ignorant toute la littérature économique existant à ce sujet.

Je n’essaie pas ici de dire que l’État n’a aucun rôle à jouer dans notre société, loin de là. Je me permets juste de rappeler quelle est la nature de l’État, et qu’une fois qu’on le reconnait pour ce qu’il est, il est nécessaire d’envisager toute intervention avec le plus grand scepticisme. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, encore une fois, mais que toute nouvelle règlementation doit montrer qu’elle est nécessaire en l’absence d’alternative volontaire qui aurait pu régler le problème.


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