Poutine : un tsar formé par le KGB

Poutine a-t-il intérêt à s’appuyer sur le populisme tsariste et sur l’oligarchie milliardaire pour aller plus loin dans le conflit ukrainien ?

Par Jacques Garello.

protest gegen putin credits michaela (CC BY-NC-ND 2.0)
protest gegen putin credits michaela (CC BY-NC-ND 2.0)

 

On aimerait pouvoir dire que l’avenir de l’Ukraine est entre les mains des Occidentaux, qu’il s’agisse de la coalition européenne Hollande-Merkel ou de la pression américaine d’Obama. Il n’en est rien, du moins en apparence. Poutine a en face de lui des gouvernants indécis, divisés, dont la force de frappe terrestre – celle qui est de nature à bloquer les chars russes – est inorganisée sinon inexistante. Les frappes aériennes et a fortiori nucléaires semblent aujourd’hui démesurées. Donc, Poutine ira aussi loin qu’il le voudra, du moins dans l’immédiat.

Les visées hégémoniques du maître du Kremlin sont connues de tous. À commencer par le peuple russe lui-même, puisque le mythe de la Grande Russie redonne prestige et honneur à un peuple qui a été humilié par le communisme, mais tout autant par l’éclatement de l’URSS. Certes la fin de l’empire soviétique a enflammé les Russes, et en particulier les jeunes. La perspective de la liberté a stimulé l’esprit d’ouverture, d’initiative. Mais progressivement le reflux s’est amorcé. L’héritage de décennies de collectivisme était lourd : ruine des retraités et des fonctionnaires (notamment les meurtris de l’Armée Rouge), usines et bureaux en ruine, infrastructures démantelées. Beaucoup de jeunes ont quitté le pays pour se rendre dans le paradis occidental, et y sont restés. Quand la crise économique a frappé les Russes, Poutine leur a expliqué qu’ils étaient victimes du complot occidental. Le peuple a peu à peu appris à mépriser l’Occident trop occupé de son luxe matériel pour contenir l’offensive islamique en Europe du Sud et au Moyen Orient. Poutine a su parfaitement exploiter cette nostalgie de la Grande Russie, avec son rayonnement culturel, sa musique, sa danse, sa littérature et sa ferveur religieuse, avec une église orthodoxe traditionnellement alliée du pouvoir politique. Voilà Poutine en position de tsar.

Mais ce tsar a été formé au KGB, devenant plus cynique et plus cruel que tous les tsars réunis – qui n’étaient pourtant pas des tendres. Le KGB va au-delà de la dictature. Il apprend à faire abstraction de tout sentiment, de toute attache, de toute limite autre que l’exercice du pouvoir. Il excelle dans le renseignement, dans la propagande, dans la manipulation. Et surtout, il met en place des hommes qui suivront aveuglément, par cupidité, par ambition ou par terreur. Ainsi naissent les oligarques, exécutants et partenaires rêvés. Ils prennent en main la richesse du pays et notamment les ressources naturelles. Ils vivent sur la Côte d’Azur, ont leurs avions privés, mais n’en oublient pas pour autant leur allégeance au Président. Résister, c’est être déchu, emprisonné ou « liquidé » : la loi du KGB est la même que celle de la mafia. D’ailleurs, il n’est pas impossible que la mafia ait fait le pont entre les oligarques et le marché mondial de la drogue, des armes. Il faut dire que le système mis en place par Poutine s’intègre parfaitement dans ce que nous appelons le « capitalisme de connivence », cette alliance entre le monde des affaires et les dirigeants politiques. Dans ce capitalisme, qui s’est considérablement élargi depuis la crise parce que l’État providence y a puisé une nouvelle jeunesse, il n’est pas nécessaire de produire, il suffit de voler.

Poutine a-t-il intérêt à s’appuyer sur le populisme tsariste et sur l’oligarchie milliardaire pour aller plus loin dans le conflit ukrainien ? La catastrophe économique, l’effondrement du rouble jouent dans les deux sens : d’une part, la thèse du complot occidental (on dit même « fasciste ») est accréditée, ne serait-ce qu’à cause des sanctions économiques prises par l’Union Européenne ; d’autre part, une entente avec les Occidentaux de nature à sauver l’économie russe et ses dirigeants serait la bienvenue ; il ne faut pas oublier que des millions de Russes travaillent pour les Occidentaux, en dépit de l’embargo. Enfin, l’alliance avec la Russie contre l’Islam radical pourrait peut-être changer la donne de la guerre de religion, et Moscou cherche frénétiquement depuis un siècle une présence en Méditerranée.

La géopolitique est un exercice difficile, surtout quand on n’a pas les informations auxquelles ont accès diplomates et services secrets. Mais nul doute que la solution est entre les mains de Poutine, qui évolue entre grandeur et terreur.

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