« Philosophie de la Shoah » de Didier Durmarque

Comment penser l’Humanité après Auschwitz ? Réflexion d’un philosophe sur son rapport à la Modernité, la Foi et à l’avenir du monde.

Par Francis Richard.

Francis richard (tous droits réservés)Le 27 janvier 1945, les camps d’Auschwitz sont libérés par l’Armée rouge. Il y a un peu plus de 70 ans maintenant. Auschwitz, symbole de la Shoah et, au-delà, le nom qui vient immédiatement à l’esprit de certains pour constater la destruction de l’homme et la désintégration de l’être : « La notion d’humanité a été brisée à Auschwitz, et non la seule identité ni la seule existence juive. »

Didier Durmarque a consacré beaucoup de temps à Philosophie de la Shoah. Et, pour mener à bien son étude, ce jeune professeur de philosophie a lu beaucoup : des livres d’histoire, de la littérature des camps, de la littérature post-concentrationnaire, des livres de philosophie et de sciences humaines, des textes religieux etc…

Didier Durmarque a beaucoup réfléchi et il a tenté non pas de comprendre la Shoah – c’est impossible, selon lui, car, comme le dit Primo Levi, il n’est pas de « mots pour communiquer cette insulte : la démolition d’un homme » – mais de prendre la mesure du problème qu’elle pose: « La Shoah se livre davantage en tant que problème qu’en tant que fait. Il y a davantage à penser qu’à comprendre. »

Didier Durmarque dédie bien sûr son étude à toutes les femmes juives, à tous les enfants juifs et à tous les hommes juifs qui ont été exterminés industriellement par les nazis, non pas pour ce qu’ils étaient, mais parce qu’ils étaient. Il dédie aussi son étude à tous les autres hommes qui ne sont pas revenus de ces camps de la mort et qui, eux, ont été exterminés pour ce qu’ils étaient: homosexuels, marginaux, résistants, intellectuels, francs-maçons…

Au terme de sa réflexion, Didier Durmarque voit dans la Shoah un « renversement entre une raison calculatoire comme moyen et une raison raisonnable comme fin, comme sens » et le « mariage réussi entre optimisation bureaucratique et économique ». Il voit en conséquence dans la Shoah un système précurseur de la société moderne.

Comment Didier Durmarque voit-il la société moderne ? Comme un système où la responsabilité est dématérialisée, où l’homme est réifié – « tout homme est devenu absolument fongible et remplaçable » (Adorno) -, où une souffrance individuelle est transformée en événement général, où l’essence de la technique arraisonne le monde et se met au service d’elle-même.

Pour Didier Durmarque l’État moderne (avec son arraisonnement de l’administration et de l’armée) et le positivisme juridique (« la loi, c’était la loi ; on ne pouvait faire d’exception ») rendraient compte de l’essence de la technique (il prend soin de préciser, dans une note, que « l’essence de la technique n’est pas la technique »). Aussi n’est-il pas étonnant que « les plus grands massacres du siècle dernier, peste rouge et peste brune, soient des massacres d’État ».

L’auteur va plus loin : « Il n’est pas totalement inconcevable que, dans l’avenir pas si lointain d’une économie automatisée, les hommes pourraient être tentés d’exterminer tous ceux dont le quotient intellectuel est inférieur à un certain niveau. »

De ce qui précède, l’auteur donne à entendre, semble-t-il, que l’organisation moderne de la société, telle que décrite ci-dessus, est inéluctable et qu’il n’y a pas d’échappatoire. Ce déterminisme, comme tous les déterminismes, ne colle pourtant pas avec le libre arbitre que tout être humain possède, ou peut développer, et qui n’est pas purement formel. Il le définit même comme personne et lui confère sa dignité. Il ne l’exonère justement pas de responsabilité, même s’il existe des circonstances qui l’atténuent.

Chantal Delsol, dans Les pierres d’angle, disait que « pour répondre à la Shoah, il faudrait que la dignité soit inaliénable, autrement dit, non relative aux époques – indépendante de tous les critères; intrinsèque et non pas conférée de l’extérieur, ce qui la rend aléatoire » : « La dignité inaliénable repose sur une croyance dogmatique, issue du judéo-christianisme. Sinon, elle n’est qu’un dérivé sympathique et porteur de bonne volonté, mais qui a toute chance de s’effacer à la première humeur. »

Quoi qu’il en soit, il n’est pas surprenant que Didier Durmarque tire cette conclusion métaphysique de son étude : « Auschwitz comme problème, fondement et castration, origine qui se donne à voir en tant que telle, discrédite l’être comme fondement, c’est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l’origine sous forme de celle du néant ».

Là encore, Didier Durmarque va plus loin : « L’idée selon laquelle Dieu, en tant qu’espoir, en tant que promesse d’une vie immortelle, en tant que promesse d’une vie après les chambres à gaz, cause le processus de la Shoah. »

N’est-ce pas plutôt l’oubli de la dignité humaine, inaliénable et intrinsèque, qui le cause ? Pour avoir raison de la société moderne, telle que décrite par Didier Durmarque, ne faut-il pas mettre en avant la responsabilité qui incombe aux êtres humains et découle de leur dignité plutôt que de la rejeter sur Dieu, ou le néant, ou la société ?

Il semble bien, comme le pressent Chantal Delsol, que la modernité tardive accomplisse « un mouvement de scepticisme envers le rationnel et de confiance envers le révélé » et que ce processus religieux soit donc inverse de celui de la Shoah, et soit donc, au contraire, la solution au problème.

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