« Philosophie de la Shoah » de Didier Durmarque

Comment penser l’Humanité après Auschwitz ? Réflexion d’un philosophe sur son rapport à la Modernité, la Foi et à l’avenir du monde.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

« Philosophie de la Shoah » de Didier Durmarque

Publié le 17 février 2015
- A +

Par Francis Richard.

Francis richard (tous droits réservés)Le 27 janvier 1945, les camps d’Auschwitz sont libérés par l’Armée rouge. Il y a un peu plus de 70 ans maintenant. Auschwitz, symbole de la Shoah et, au-delà, le nom qui vient immédiatement à l’esprit de certains pour constater la destruction de l’homme et la désintégration de l’être : « La notion d’humanité a été brisée à Auschwitz, et non la seule identité ni la seule existence juive. »

Didier Durmarque a consacré beaucoup de temps à Philosophie de la Shoah. Et, pour mener à bien son étude, ce jeune professeur de philosophie a lu beaucoup : des livres d’histoire, de la littérature des camps, de la littérature post-concentrationnaire, des livres de philosophie et de sciences humaines, des textes religieux etc…

Didier Durmarque a beaucoup réfléchi et il a tenté non pas de comprendre la Shoah – c’est impossible, selon lui, car, comme le dit Primo Levi, il n’est pas de « mots pour communiquer cette insulte : la démolition d’un homme » – mais de prendre la mesure du problème qu’elle pose: « La Shoah se livre davantage en tant que problème qu’en tant que fait. Il y a davantage à penser qu’à comprendre. »

Didier Durmarque dédie bien sûr son étude à toutes les femmes juives, à tous les enfants juifs et à tous les hommes juifs qui ont été exterminés industriellement par les nazis, non pas pour ce qu’ils étaient, mais parce qu’ils étaient. Il dédie aussi son étude à tous les autres hommes qui ne sont pas revenus de ces camps de la mort et qui, eux, ont été exterminés pour ce qu’ils étaient: homosexuels, marginaux, résistants, intellectuels, francs-maçons…

Au terme de sa réflexion, Didier Durmarque voit dans la Shoah un « renversement entre une raison calculatoire comme moyen et une raison raisonnable comme fin, comme sens » et le « mariage réussi entre optimisation bureaucratique et économique ». Il voit en conséquence dans la Shoah un système précurseur de la société moderne.

Comment Didier Durmarque voit-il la société moderne ? Comme un système où la responsabilité est dématérialisée, où l’homme est réifié – « tout homme est devenu absolument fongible et remplaçable » (Adorno) -, où une souffrance individuelle est transformée en événement général, où l’essence de la technique arraisonne le monde et se met au service d’elle-même.

Pour Didier Durmarque l’État moderne (avec son arraisonnement de l’administration et de l’armée) et le positivisme juridique (« la loi, c’était la loi ; on ne pouvait faire d’exception ») rendraient compte de l’essence de la technique (il prend soin de préciser, dans une note, que « l’essence de la technique n’est pas la technique »). Aussi n’est-il pas étonnant que « les plus grands massacres du siècle dernier, peste rouge et peste brune, soient des massacres d’État ».

L’auteur va plus loin : « Il n’est pas totalement inconcevable que, dans l’avenir pas si lointain d’une économie automatisée, les hommes pourraient être tentés d’exterminer tous ceux dont le quotient intellectuel est inférieur à un certain niveau. »

De ce qui précède, l’auteur donne à entendre, semble-t-il, que l’organisation moderne de la société, telle que décrite ci-dessus, est inéluctable et qu’il n’y a pas d’échappatoire. Ce déterminisme, comme tous les déterminismes, ne colle pourtant pas avec le libre arbitre que tout être humain possède, ou peut développer, et qui n’est pas purement formel. Il le définit même comme personne et lui confère sa dignité. Il ne l’exonère justement pas de responsabilité, même s’il existe des circonstances qui l’atténuent.

Chantal Delsol, dans Les pierres d’angle, disait que « pour répondre à la Shoah, il faudrait que la dignité soit inaliénable, autrement dit, non relative aux époques – indépendante de tous les critères; intrinsèque et non pas conférée de l’extérieur, ce qui la rend aléatoire » : « La dignité inaliénable repose sur une croyance dogmatique, issue du judéo-christianisme. Sinon, elle n’est qu’un dérivé sympathique et porteur de bonne volonté, mais qui a toute chance de s’effacer à la première humeur. »

Quoi qu’il en soit, il n’est pas surprenant que Didier Durmarque tire cette conclusion métaphysique de son étude : « Auschwitz comme problème, fondement et castration, origine qui se donne à voir en tant que telle, discrédite l’être comme fondement, c’est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l’origine sous forme de celle du néant ».

Là encore, Didier Durmarque va plus loin : « L’idée selon laquelle Dieu, en tant qu’espoir, en tant que promesse d’une vie immortelle, en tant que promesse d’une vie après les chambres à gaz, cause le processus de la Shoah. »

N’est-ce pas plutôt l’oubli de la dignité humaine, inaliénable et intrinsèque, qui le cause ? Pour avoir raison de la société moderne, telle que décrite par Didier Durmarque, ne faut-il pas mettre en avant la responsabilité qui incombe aux êtres humains et découle de leur dignité plutôt que de la rejeter sur Dieu, ou le néant, ou la société ?

Il semble bien, comme le pressent Chantal Delsol, que la modernité tardive accomplisse « un mouvement de scepticisme envers le rationnel et de confiance envers le révélé » et que ce processus religieux soit donc inverse de celui de la Shoah, et soit donc, au contraire, la solution au problème.

Sur le web

Voir les commentaires (3)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (3)
  • « Didier Durmarque a beaucoup réfléchi et il a tenté non pas de comprendre la Shoah – c’est impossible, selon lui, car, comme le dit Primo Levi, il n’est pas de « mots pour communiquer cette insulte : la démolition d’un homme »  » => Ca c’est l’émotion qui prend la place de la reflexion, mais l’émotion n’est jamais bonne conseillère, bien sur que l’on peut tout comprendre, meme l’atrocité…. comprendre ce n’est pas accepté ou cautionné c’est juste comprendre. Et si on ne cherche pas a comprendre les choses, alors on reproduira constamment les choses, meme les plus attroces. Si on ne cherche pas a comprendre comment le cancer naît et se propage alors on soignera éternellement avec de la chimio qui ne guéri rien… si on ne cherche pas a comprendre pourquoi quelqu’un est raciste, alors on mettra éternellement devant des juges des personnes,…

    L’essentiel du problème est d’ailleurs dans cette phrase « on ne peut pas comprendre », c’est la meilleure façon pour que tout cela se reproduise. On prend l’émotion, les faits pures et dures hors contexte, hors histoire, et on base notre analyse sur cela. Mais l’extermination des juifs n’est pas né dans le cerveau d’un adolf Hitler tout seul, dans le ventre de sa mère, il n’avait pas dans le cerveau, une cellule qui lui disait les juifs, tziganes, handicapés,… sont a exterminer. Tout cela s’est construit pendant des années.
    Aujourd’hui dans le monde contemporain, cette non-reflexion sur les causes, pousse a accepter dans la société des paroles ignobles de la part d’un premier ministre (Valls, alors ministre de l’intérieur) sur les roms « ils ne peuvent pas s’intégrer », « ils n’ont pas vocation a rester en France »… ou a contrario « les juifs sont l’avant-garde de la France », ces phrases sur les roms sont précisément celles qu’Adolf Hitler tenait sur les tziganes et donc Roms, et sur les juifs… et la phrase qu’il tient sur les juifs ce n’est rien d’autre que la phrase que tenait ce meme adolf hitler sur les aryens. Mais vu qu’on ne cherche pas a comprendre, on se dit que l’esclavage ne peut exister que sur les noirs, que la shoah ne peut s’exercer que sur les juifs,… ce qui fait qu’on reproduit l’ignoble.

    De plus mettre hors contexte, c’est exactement la meme chose. Prenons l’esclavage, il a été permis car tout le monde considérait qu’il existait des races supérieurs et des races inférieures. Pour la shoah, il y a 70 ans la mort était globalement accepté, la France et la majorité des autres pays pratiquaient la peine de morts, donc il ne restait a Adolf Hitler, que la manipulation des esprits pour faire croire au peuple que le mal était juif, rom, malade mental,… et vu qu’ils devenaient les représentants du mal, alors la mort d’Etat pouvait s’exercer plus facilement. Aujourd’hui la peine de mort n’est plus pratiqué en Europe, donc personne n’acceptera que l’on tue des personnes comme cela… mais et c’est le problème majeur, encore une fois à résonner sur l’émotion, tout cela se reproduit à l’identique, mais au lieu de vouloir tuer une population, on veut la faire partir sur des bateaux, dans des avions,… et çà c’est accepté dans la société contemporaine.

    La concentration sur l’unique cible juive, de la seconde guerre mondiale, empeche les gens de faire le parallèle avec l’histoire contemporaine et sur l’actualité… les juifs ont été ciblés, car l’Allemagne connaissait une des pires crises économique, il lui fallait une cible responsable de tout, le juif a été trouvé, les unes des journaux se concentrait sur le « probleme juif », des journaux caricaturistes représentait sans arret les juifs… et l’opinion a accepté que cet ennemi soit tuer… si on reste sur la shoah juive on ne verra jamais que c’est ce qui se produit aujourd’hui sur une autre communauté…

    •  » et l’opinion a accepté que cet ennemi soit tuer »

      La shoah, par balle ou dans les camps, a été minutieusement camouflée au peuple allemand. Il n’y a jamais eu de propagande nazi sur les programmes d’extermination ou sur le programme en actes. Au contraire, des portions de camps ont parfois été réaménagées en village potemkine pour faire croire que les conditions d’incarcérations étaient relativement dignes.

      L’opinion allemande a accepté que les juifs soient persécutés, pillés, et cloitrés dans des ghettos. Pas plus, pas moins.

      Et il n’y a aucune espèce de comparaison possible entre la persécution des minorités à cette époque, et aujourd’hui, en France.

  • bonjour ,d’éminents personnages , des rescapés ,des militaires découvrant l’horreur l’ont dit : personne ne peut expliquer Auschwitz . Comment voulez-vous ? Même des anciens combattants de 14/18 ne pouvaient croire que les héritiers de Goethe ,de Schiller , D’Eric Maria Remarque et une foule innombrable d’autres grands penseurs & écrivains Allemands puissent êtres effleurés par l’idée d’anéantir des multitudes !
    Preuve en est ,ces faits pourtant ô combien avérés furent longtemps tenus sous le boisseau alors même qu’ils avaient lieu : qu’il a fallu attendre l’arrivée des alliés sur le territoire Allemand pour connaitre la réalité .Etonnant ? Non ! Ceux de mes ancêtres (Forces Françaises Libres ) qui participèrent ,refusèrent longtemps d’en parler

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Comment une organisation peut-elle non seulement se protéger de l’incertitude mais surtout en tirer parti ?

La question est d’une actualité brûlante de nos jours. Elle préoccupe nombre de stratèges sautant d’une crise à l’autre dans un monde devenu très instable et riche en surprises. Une source d’inspiration peut-être inattendue est l’armée allemande qui a construit, à partir de la fin du XIXe siècle, un modèle très puissant pour former ses soldats à faire face à l’inattendu.

 

Pourquoi la France a-t-elle été défaite e... Poursuivre la lecture

Né en 1905, disparu en 1983, Raymond Aron a méthodiquement analysé les mutations des sociétés modernes en leur consacrant plus de trente livres. Pendant plus de trente ans il est descendu presque quotidiennement dans l’arène pour participer aux grands combats qui dans le bruit et la fureur de l’histoire ont divisé le monde au temps de la guerre froide.

Éditorialiste commentant à chaud l’actualité (au Figaro puis à l’Express) en même temps qu’universitaire, il a toujours veillé à intégrer ses jugements ponctuels dans une vision du monde... Poursuivre la lecture

Un récent roman bulgare de Theodora Dimova paru en 2022 nous permet de plonger dans un épisode historique méconnu qui fait écho à l’actualité en Europe de l’Est : Les Dévastés.

Retour dans une Bulgarie passée sous le joug soviétique.

 

La Bulgarie choisit l’Axe

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Bulgarie a décidé de s’allier à l’Allemagne nazie qui a vu en elle un pion majeur dans sa volonté de conquérir la Grèce et la Yougoslavie. Pourtant, après le déclenchement de l’opération Barbarossa par l’Allemagne, le... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles