La commission Barroso et son bilan

L’ouvrage d’Éric Bussière et Guia Migani est une plongée en immersion dans le cœur de réacteur européen.

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La commission Barroso et son bilan

Publié le 16 février 2015
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Par Jean Senié
Un article de Trop Libre

Jose Manuel Barroso - Credit Parlement européen (CC BY-NC-ND 2.0)
Jose Manuel Barroso – Credit Parlement européen (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Le bilan1 de la commission Barroso n’a pas donné lieu à des transports de joie. On peut même dire qu’il a donné lieu à des considérations désabusées sur l’état de l’Europe, pour ne pas dire à des critiques acerbes. C’est à la fois dans une tentative d’apporter des nuances et d’effectuer une pesée plus équitable que les historiens Éric Bussière et Guia Migani ont entrepris de revenir sur les dix années que José Manuel Barroso a passées à la tête de la commission européenne. Leur démarche vise à poser un regard sur la décennie Barroso qui dépasse le cadre des polémiques journalistiques. Quels principes ont motivé le président Barroso ? Quelles formes ont pris leur mise en application2 ?

Un ouvrage composite

L’ouvrage se présente comme une étude des dix années où José Manuel Barroso a été à la tête de la commission européenne. Toutefois, il présente une particularité en donnant la parole à l’acteur principal de cette étude, à savoir le président Barroso lui-même, qui dispose de trente pages d’« ouverture » au début de l’ouvrage. Ces pages sont avant tout une défense de son action3. On peut d’emblée s’interroger sur la pertinence de donner au sujet même de l’étude l’opportunité de s’exprimer. Cela confère la possibilité aux deux historiens d’élaborer une approche menée de l’intérieur, mais cela pose aussi immédiatement la question de la part de jugement critique dans leur regard.

Années BarrosoIl n’en demeure pas moins que pour toute personne désireuse d’entendre une défense et illustration de son bilan par Barroso lui-même, l’« ouverture » présente une indéniable valeur documentaire. L’élément central de cette interview, qui est ensuite étudiée par les auteurs, est l’insistance que l’ancien président de la commission porte sur les changements que connaissent le monde, à savoir la globalisation, qui nécessitent une indispensable adaptation4. Or, c’est justement par et à travers l’Union Européenne que celle-ci peut se faire.

Que reste-t-il de ces dix années ?

Le grand mérite du livre est de passer en revue les différents aspects de l’action menée par la Commission. Ces derniers sont trop souvent cloisonnés, donnant lieu à des études qui portent soit sur la politique de défense européenne, soit sur la question de l’intégration européenne, soit sur la gestion de la crise. Or, le premier enseignement qu’ont tiré les auteurs de l’accès aux archives de la Commission et des entretiens qu’ils ont eu avec l’auteur est que pendant ces dix années «  l’exercice que représente la présidence de la Commission est sans équivalent étant donné la nature de la fonction »5. Jamais un  président de la Commission n’avait tant essayé de faire avancer le schmilblick européen. À cette considération s’ajoute l’importance, méconnue ou délibérément ignorée en France, du rôle de la Commission6. Celle-ci a un pouvoir législatif : la plupart des actes législatifs du Conseil des ministres de l’UE exigent au préalable une proposition émanant de la Commission. Elle veille aussi au respect et à l’application du droit européen, et peut donc sanctionner les États membres en cas de non-respect des traités

L’ouvrage revient ensuite sur des idées reçues. Il s’inscrit notamment en faux contre une vision antidémocratique qui verrait dans les traités européens une déperdition toujours accrue7. Les auteurs entendent rendre compte de la crise politique qu’a connue l’Europe lors du premier mandat de José manuel Barroso en insistant sur les efforts de la commission pour surmonter cette crise. À cet égard, l’ouvrage montre bien que l’Europe a été et reste une construction politique qui vise, péniblement il faut en convenir, à parvenir à une stabilité institutionnelle. À titre d’anecdote, on remarquera qu’à plusieurs reprises il est question dans le livre du regret du président Barroso de n’avoir pu peser suffisamment dans les débats pour installer davantage la présence de symbole européen.

Éric Bussière et Guia Migani montrent aussi le bilan plus que mitigé de l’Europe sur les questions de défense communautaire. Sur ce point, on peut saluer le travail des auteurs qui dresse un panorama des maigres réalisations de l’Europe sur le plan extérieur, et des carences, voire des échecs, qui ont prévalu pendant ces dix ans. L’échec des négociations avec la Russie sur la question ukrainienne traduit notamment le peu de réussite en ce domaine.

La présidence Barroso en demi-teinte

René le honzec BarrosoC’est d’ailleurs d’autant plus dommageable que les deux historiens montrent que la question du poids de l’Europe dans la nouvelle géopolitique mondiale et de sa capacité à s’adapter à la mondialisation constituaient les enjeux primordiaux de l’action de Barroso. Sur ce plan, les auteurs dressent un tableau en demi-teinte des deux mandats de l’ancien président de la commission. José Manuel Barroso a fait preuve d’une grande volonté pour assurer la cohésion de l’UE et moderniser les institutions, mais il a obtenu peu de résultats concrets. On pourrait d’ailleurs déplorer que les deux historiens n’aillent pas aussi loin qu’ils le pourraient dans leur critique. Certes, et c’est là le principal mérite de l’ouvrage, ils refusent de s’attarder à une simple enquête journalistique qui tournerait comme trop souvent à la charge, ou plus rarement au plaidoyer, contre l’Europe.

Pour autant, l’état des lieux est pour le moins problématique. Les circonstances ont leur part de responsabilité dans l’aporie que connaît l’Europe aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins que le lecteur est en droit de se demander s’il n’aurait pas mieux valu soulever la question des responsabilités politiques de la situation actuelle. Si la méthode communautaire sort renforcée8, on peut se demander s’il en va de même de l’adhésion au projet européen.

Nous apercevons peut-être là la limite du livre : faire une histoire de l’intérieur des institutions européennes, rétablir une image beaucoup plus nuancée et fidèle à la réalité de l’action européenne, s’éloigner des mouvements de fond qui traversent aussi bien les opinions européennes, qu’une frange de ses élites. Le livre n’en constitue pas moins une plongée en immersion dans le cœur de réacteur européen et un excellent remède contre tout discours manichéen vis-à-vis de l’Europe.


Sur le web.

  1. Les auteurs repoussent toutefois ce terme de « bilan » préférant évoquer un « état des lieux ».
  2. Éric Bussière et Guia Migani, Les années Barroso 2004-2014, Paris, Taillandier, p. 33-37.
  3. Ibid., p. 30-31.
  4. Ibid., p. 21.
  5. Ibid., p. 289.
  6. Quand nous parlons du rôle de la Commission nous ne le faisons pas dans une optique de déploration souverainiste mais en essayant de considérer son rôle tel que déterminé par les traités européens.
  7. Sur cette attitude voir ici ou ici.
  8. Ibid., p. 292.
Voir le commentaire (1)

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Créer un compte Tous les commentaires (1)
  • Sans acrymonie, je ne peux que dire: vaseux.

    Un seul exemple: tenter de laisser croire qu’il puisse exister un lien de causalité entre les deux propositions suivantes est proche du grotesque:

    « L’ouvrage revient ensuite sur des idées reçues. Il s’inscrit notamment en faux contre une vision antidémocratique qui verrait dans les traités européens une déperdition toujours accrue »

    « À cet égard, l’ouvrage montre bien que l’Europe a été et reste une construction politique qui vise, péniblement il faut en convenir, à parvenir à une stabilité institutionnelle »

  • Les commentaires sont fermés.

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