Les cartes ne servent pas uniquement à faire la guerre

Elles servent aussi visiblement à écrire des bêtises.

En contrepoint de l’article d’Adel Taamalli, notre collaborateur Gérard-Michel Thermeau a choisi d’exprimer son désaccord parfait.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Mapa Mundi-Atlas sive Cosmographicae meditationes de fabrica mvndi et fabricati figvra 1595- Mercator- library of Congress (CC BY-NC-ND 2.0
Mapa Mundi credits Cesar Ojeda (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Les philosophes s’expriment en général sur des domaines dans lesquels ils n’ont aucune compétence particulière, fidèles au vieux rêve grec du Philosophe-Roi et de la Philosophie couronnant glorieusement le Bac dans l’ancienne tradition française. Les historiens se gardent bien de parler de philosophie mais il leur arrive assez souvent de parler de géographie. Et pour cause, selon la définition célèbre et paradoxale d’un dictionnaire, la géographie est une « discipline enseignée par des historiens ». En effet l’écrasante majorité des professeurs d’Histoire-Géographie sont historiens de formation, comme moi-même.

Adel Taamalli dans un récent article de Contrepoints s’indigne de la représentation mercatorienne du monde et suggère fortement de lui substituer une représentation petersienne.

Loin d’être inconnu des établissements scolaires, les projections de Peters ont suscité l’engouement d’un certain nombre de mes collègues, gauchistes de cœur et accros de Jean-Christophe Victor et de son ineffable émission, Le dessous des Cartes sur Arte, qui avait beaucoup contribué à les populariser à une certaine époque. Mais on le verra Peters est aujourd’hui déjà démodé.

Si notre philosophe était descendu de ses nuées pour ouvrir un manuel de géographie en usage dans les établissements scolaires, il aurait peut-être découvert des choses surprenantes.

Commençons par regarder un peu quelles sont les zones dont la superficie est outrageusement agrandie par Mercator leur donnant ainsi une redoutable impression de puissance : le Canada, le Groenland, l’Islande, la Norvège, la Suède, la Finlande et l’Antarctique. Mazette, que des puissances de premier plan. Bon d’accord il y a aussi la Russie. Il faut bien une exception. Mais c’est la Russie froide et vide.

Bref, on ne peut pas dire que ce soit des pays ou des régions, hors Russie, qui incarnent de façon très crédible l’impérialisme occidental, ni qui tiennent une grande place dans les préoccupations des élèves exposés continuellement à l’influence pernicieuse du planisphère accroché au mur latéral de la salle de classe.

Pour ceux qui ne seraient pas familiers des projections cartographiques, précisons ce qu’est une projection de Peters. Vous prenez une projection Mercator, vous la mettez dans le lave-linge, vous essorez, vous ne repassez pas et laissez sécher sur la corde à linge. Voilà, vous avez une projection de Peters. Les continents pendouillent, les surfaces sont beaucoup plus déformées qu’avec Mercator, distances et directions sont écrasées.

Quel est alors l’avantage de Peters ? Eh bien, les superficies sont respectées. Et donc, l’Afrique trône en majesté. Loin d’être plus objective, plus « équilibrée » et autres niaiseries répétées à satiété, il s’agit simplement d’une carte afro-centrée qui prend la place d’une carte euro-centrée. Bref, c’est une manifestation rigolote du « sanglot de l’homme blanc ». C’est la carte des nostalgiques du tiers-mondisme et des gauchistes pleurnichards. Peters ne se contentait pas d’être européen, il était aussi Allemand : on imagine le poids kolossal de sa mauvaise conscience d’occidental torturé.

C’est politiquement très correct et géographiquement désastreux.

En fait une carte équilibrée, objective, cela n’existe tout simplement pas. La Terre est une sphère et pour l’observer sur une surface plane, il faut la déformer ! Toute carte exprime un point de vue. C’est comme ça, on n’y échappe pas. Et c’est pour cela que les manuels de géographie proposent des projections diverses mais aussi des échelles extrêmement variées : en fait l’emboîtement des échelles est au cœur de l’enseignement de la géographie dans le secondaire.

De surcroît, considérer que c’est la superficie qui établit l’importance des pays ou des régions du monde est d’une naïveté consternante. Pour ne vexer personne, prenons des exemples occidentaux. L’Antarctique représente 14 millions de km2. Le Groenland plus de 2 millions de Km2. La Belgique 30 500 Km2. Laquelle de ses trois zones ayant joué le rôle historique le plus important, est la plus peuplée, la plus riche économiquement ? Pour prendre un autre exemple pour nous tourner du côté du nouveau centre du monde : croit-on que la Corée du Nord est un État plus important que la Corée du Sud sous prétexte que la première a une superficie de 120 000 Km2 alors que la seconde compte « seulement » 99 000 Km2 ?

Si l’Afrique est plus vaste que la Chine, l’Inde et l’Union européenne combinées, malheureusement, il n’en va pas de même au niveau de la création des richesses.

En fait la place que « doit » avoir l’Afrique dépend avant tout des Africains eux-mêmes : c’est à eux de faire mentir l’afro-pessimisme par leur esprit d’initiative et leur activité. Une projection cartographique n’y changera rien.

Surtout, quand on regarde un peu les manuels de géographie du lycée, où les programmes sont centrés sur la notion de mondialisation depuis un petit moment, on trouve l’utilisation en fonction des chapitres de diverses projections : ainsi Buckminster-Fuller centrée sur le pôle nord qui permet de mieux représenter les flux du commerce mondial, donnant l’image d’un monde unifié dans un vaste océan.

Surtout les planisphères dans les manuels utilisent principalement la projection de Robinson ou celle d’Eckert qui ont l’avantage de n’avoir ni les inconvénients de Mercator ni ceux de Peters, mais sans être pour autant objectives.

On trouve de surcroit dans les livres manipulés par les élèves des projections centrées sur les États-Unis ou le Brésil ou la Chine ce qui permet de montrer comment chacun de ses pays, par exemple, voit le monde et ses rapports avec les autres parties. C’est d’ailleurs le premier thème obligatoirement étudié en début de terminale S, L et ES : des cartes pour comprendre le monde, « occasion d’une réflexion critique sur les modes de représentations cartographiques » selon les termes du programme officiel.

Donc avant de proposer de réformer les programmes, il serait bon de commencer à les lire et d’ouvrir les manuels.