Charlie et le Stress post traumatique !

charlie credits Marc Wainwright Photography (licence creative commons)

Deux cas psy très révélateurs de ce que l’hystérie collective a pu avoir de pernicieux pour l’équilibre des gens les plus fragiles.

Par Philippe P.

charlie credits Marc Wainwright Photography (licence creative commons)

Alors là, attention à ce que j’écris. Entre ceux qui n’ont jamais lu Charlie Hebdo, n’y ont jamais pensé, ne serait-ce qu’une seconde de leur vie, mais semblent songer que le monde n’aurait plus été pareil sans ce journal, et le nouveau délit d’apologie du terrorisme, j’ai intérêt à planquer mes miches moi ! J’ai intérêt à raser les murs et me recentrer sur ma ligne éditoriale : la psychologie ! De toute manière, je vous l’affirme, je pense comme tout le monde ! Et si tout le monde ne pense pas pareil, alors disons que je pense comme la majorité !

Ceci étant dit, j’ai vu que Le Figaro avait publié récemment cet article dans lequel on fait état d’une hausse des ventes d’anxiolytiques après les attentats. Alors bien sûr, il y a les sans-cœurs qui se sont moqués de ces gens soi-disant trop fragiles qui ont recours à la pharmacopée pour traiter leurs angoisses de jeunes filles !

À midi, on m’a même demandé si j’avais reçu de nouveaux patients suite à ces attentats. À la vérité, non, si le chiffre d’affaires de Charlie Hebdo a singulièrement augmenté, le mien n’aura pas varié. Personne ne s’est précipité dans mon cabinet, en se jetant à genoux à mes pieds en me disant « Sauvez-moi j’angoisse depuis le neuf janvier ! » En revanche, j’ai eu deux cas qui sont très révélateurs de ce que cette hystérie collective a pu avoir de pernicieux pour l’équilibre des gens plus fragiles.

Le premier est un jeune homme qui a ressenti un début de panique alors qu’il échangeait avec un ami qu’il estimait bien connaître. Se sentant en confiance, plutôt qu’adopter la doxa ambiante, il s’est laissé aller à dire que même si l’exécution des douze de Charlie Hebdo était monstrueuse, ce n’est pas pour autant qu’il approuvait la ligne éditoriale de ce journal qu’il jugeait stupide et dangereuse. Et c’est à ce moment que cet ami se serait écrié : Comment ? Tu n’es pas Charlie ? Avant de l’agonir d’imprécations par lesquelles, tel un commissaire politique Khmer rouge, il lui avoua que sa prise de position était suspecte. Puis, dégoûté de tant d’absence de sentiment républicain, cet ami s’est levé sans le saluer pour rentrer chez lui.

Mon patient a été ébranlé par cette scène qu’il n’imaginait pas pensable dans la mesure où cet ami lui a semblé être toujours un esprit libre. Comme il me l’expliquera plus tard, il lui a semblé que ce n’était pas simplement une altercation, comme il peut y en avoir même entre amis, qu’il avait vécue mais bien une décharge de haine. Cet ami étant inscrit à un club de tir, mon patient en a développé un sentiment paranoïaque, que l’on doit plutôt rattacher à un syndrome de stress post-traumatique, qui lui donnait à penser que cet ami pourrait venir l’abattre chez lui.

Pour une simple altercation à propos de Charlie Hebdo, en venir à imaginer qu’on pourrait vous tuer !? Certes, c’est un patient un peu fragile et surtout doté d’une sensibilité intense mais le fait ne m’étonne pas plus que cela. Mon radar tournant sans cesse dans ma tête pour capter les moindres variations de l’environnement, j’ai ressenti un peu la même chose que ce patient. Moi, bien sûr, je me suis tu, mais j’ai bien compris que les douze morts de Charlie Hebdo venaient de devenir de vrais martyrs auxquels on ne touchait pas.

Libre à tout un chacun de caricaturer Mahomet mais interdiction absolue de remettre en cause ne serait-ce que du bout des lèvres nos douze nouveaux martyrs, sauf à vouloir connaître la fin du Chevalier de la Barre et à être condamné pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Ces douze martyrs ont d’ailleurs eu le droit à leur procession dans chaque ville de France, à leurs cierges (bougies chauffe-plat Ikea) et même aux cloches de Notre-Dame. Quand l’émotion est à ce point à son comble, il n’est plus temps de raisonner, on se tait et on courbe le joug.

Comme on disait dans la défunte URSS :

« Si tu le penses ne le dis pas,
Si tu le dis, ne l’écris pas,
Si tu l’écris, ne le signe pas,
Si tu le signes, ne t’étonne pas. »

J’ai pu rassurer ce patient en lui indiquant que ses craintes étaient infondées et que je n’imaginais pas quelqu’un venant l’assassiner pour motif de lèse-Charlie. Il a admis que sa grande sensibilité lui avait fait faire du cinéma et que son angoisse était retombée. Nous avons aussi discuté de la période plus que troublante que nous vivions et de l’égrégore que cela avait engendré.

Un égrégore est en ésotérisme un concept désignant un esprit de groupe, une entité psychique autonome ou une force produite et influencée par les désirs et émotions de plusieurs individus unis dans un but commun. Cette force vivante fonctionnerait alors comme une entité autonome. C’est dans ce cas, une sorte d’exaltation collective répondant, en tant que stratégie de défense, à un état de sidération.

Enfin, deux autres patientes m’ont avoué ne pas se sentir en sécurité, me disant que cet état avait augmenté durant ces derniers jours. Certes, l’idée que l’on puisse être à la merci d’un individu armé d’une kalachnikov n’est pas rassurante. C’est l’attentat combinant la plus forte efficacité puisqu’il ne demande qu’un individu déterminé et des moyens dérisoires pour un résultat meurtrier.

Pour autant, alors qu’il semble que ces armes de guerre ne soient pas difficiles à se procurer dans certains endroits, comme l’attestaient déjà des documentaires sur le sujet datant de quelques années, Dieu merci, elles ont essentiellement servi à des actes criminels plutôt qu’au terrorisme. Espérons que la publicité planétaire faite aux trois terroristes ne donne d’ailleurs pas d’idée à d’autres. Ce serait aussi le prix à payer pour cette surmédiatisation !

En discutant avec ces deux patientes, nous avons vu que cet état de stress existait bien avant ces attentats et que ces derniers n’avaient fait que le catalyser, lui donner plus d’acuité. Les deux ont fait état de la jungle qu’était devenue Paris quand on est une jeune femme obligée de prendre les transports en commun et d’affronter ce que nos bons élus nomment des « incivilités » mais qui pour une femme sont autant d’agressions très difficiles à vivre (insultes, attouchements, etc.).

contrepoints 142 Charlie PsyEnfin, il ressort aussi que la surmédiatisation a donné à ces événements une charge émotionnelle au-delà de toute raison. Les chaînes d’information tournant an boucle, H24, ainsi que les moyens disproportionnés destinés à arrêter ces trois individus, ont pu donner à penser que la France était en guerre, qu’une armée étrangère était aux portes de Paris. Un peu plus, et ils auraient réquisitionné les taxis ! Là où pour toute prise d’otage, telle qu’il s’en est passé une très récemment dans une agence bancaire, on se contente d’envoyer le nombre de spécialistes nécessaires, durant ces journées du neuf au onze janvier, ce fut une vraie débauche de moyens hollywoodiens.

Sans doute que cette débauche de moyens en hommes et en matériel, derrière laquelle de mauvais esprits auront pu voir une instrumentalisation d’un pouvoir exécutif exsangue décidé à faire oublier ses résultats économiques catastrophiques, amplifiée par des médias ultra-présents jusqu’à la nausée, auront pu donner à penser à certains que nous étions en guerre.

C’est sans doute un véritable traumatisme psychique, alors même qu’ils n’étaient proches d’aucune des victimes, qu’auront pu vivre certaines personnes. Un traumatisme psychique est justement un événement qui par sa violence et sa soudaineté, entraîne un afflux d’excitation suffisant à mettre en échec les mécanismes de défense habituellement présents et efficaces. Il s’ensuit souvent un état de sidération et entraîne à plus ou moins long terme une désorganisation de la psyché.

La sidération est un état de stupeur émotive dans lequel le sujet est figé ou inerte, allant parfois jusqu’à la perte de connaissance ou la catatonie. La sidération agit comme un arrêt du temps qui fige la personne dans le choc traumatique, au point que les émotions semblent pratiquement absentes. La sidération est un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant.
C’est justement dans ces moments-là qu’il est utile de parler, de mettre à distance les affects traumatisants comme l’angoisse, de revisiter les événements à l’aune de la pensée rationnelle afin d’éviter que les émotions n’agissent seules.

Ainsi quoiqu’en disent les moqueurs, se croyant toujours au-dessus des autres, je comprends tout à fait que les ventes d’anxiolytiques aient augmenté. Au-delà de la tragédie terrible qui a fait dix-sept victimes, il me semble qu’on en a fait trop. Non qu’il aurait fallu minorer les événements mais simplement leur attribuer leur juste gravité ou plutôt réagir de manière plus mesurée que par cette débauche émotionnelle.

Ce n’était pas la Wehrmacht contournant la ligne Maginot, ce n’était que trois individus connus des services de police comme l’on dit. Des individus dont on connaît parfaitement le fonctionnement et qui viennent toujours au fantasme religieux via la délinquance. Et moi ce qui m’inquiète, c’est qu’en attribuant une telle charge émotionnelle à ces événements, on ne finisse par créer des émules.

Ce n’est pas pour autant que je finirai sous lexomil. Pas encore !


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