Arabie Saoudite : le vrai coût de son pétrole

Quel est le vrai coût marginal de production de l’Arabie Saoudite ?

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Arabie Saoudite : le vrai coût de son pétrole

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 24 janvier 2015
- A +

Par Guillaume Nicoulaud.

al naimi credits CSIS (licence creative commons)

Il y a eu, ces derniers mois, beaucoup de discussions sur la viabilité de l’industrie du pétrole de schiste aux États-Unis. Une des questions les plus centrales – mais pas la seule, j’y reviendrai – concerne bien évidemment les coûts de production de ces nouveaux arrivants : en-deçà de quel prix, en dollars par baril, cessent-ils d’être rentables ? Combien de temps sont-ils capables de tenir au niveau des cours actuels ? Quel impact sur le volume de la production ? Doit-on s’attendre à une vague de faillites massives si les prix restent là où ils sont ? Autant de questions qui, si vous avez pris la bonne habitude de croiser des opinions contradictoires, n’admettent pas de réponse simple.

Comme je suis moi-même en train de frotter et limer ma cervelle1 là-dessus, il me semble qu’il est un aspect des choses dont presque personne ne parle mais qui n’est pourtant pas sans intérêt ; quitte à le dire de manière un peu brutale je le formulerai ainsi : quel est le vrai coût marginal de production de l’Arabie Saoudite ?

Vous avez sans doute eu vent des déclarations de M. Ali Al-Naimi, le ministre saoudien du pétrole qui se trouve être un des grands promoteurs de la stratégie de dumping de l’OPEP2 : selon lui, l’Arabie Saoudite est tout à fait prête à supporter un effondrement du cours de l’or noir ; même à $20 le baril, nous fait-il savoir, le royaume des al-Saoud continue à gagner de l’argent.

C’est une vaste blague.

Entendez-moi bien : personne ne doute que les grands exportateurs de pétrole du golfe persique, Arabie Saoudite en tête, bénéficient effectivement des coûts marginaux d’extraction les plus faibles au monde ; on voit souvent circuler le chiffre de $5 par baril. Seulement voilà, ce chiffre est très loin du véritable break-even du royaume : le problème n’est pas de savoir s’ils gagnent de l’argent mais s’ils en gagnent suffisamment pour payer tout ce qu’ils espèrent financer grâce à cette manne pétrolière.

contrepoints 143 pétrole Arabie SaouditeConcrètement, le budget 2015 du royaume prévoit quelques $229,3 milliards de dépenses – dont une bonne partie sera affectée aux politiques clientélistes qui permettent aux Saoud de se maintenir au pouvoir. Or, avec un baril à $55-$603, les recettes plongent à $190,7 milliards, soit un déficit de $38,6 milliards (5% du PIB au bas mot). Alors oui, l’Arabie Saoudite dispose d’un trésor de guerre considérable et d’une faculté d’endettement qui lui permettent de compenser le manque à gagner pendant quelques années. Mais, alors que la succession d’Abdallah s’annonce un brin compliquée (façon Game of Thrones), que Daesh menace aux frontières et que le grand protecteur américain, pour la première fois depuis 19454, pourrait bien ne plus considérer la protection des Saoud comme un objectif stratégique prioritaire, vous admettrez que le moment semble mal choisi pour vider les caisses royales.

Et encore : ça, c’est pour les Saoudiens et leurs voisins immédiats. Parce que pour un certain nombre d’autres membres de l’OPEP, sans même évoquer la Russie, la situation est autrement plus désespérée : pour des pays comme l’Iran, le Nigeria et, last but not least, le Venezuela, le niveau actuel des cours n’est plus seulement un risque économique, c’est devenu un risque politique : certains de ces régimes ont bien plus à craindre des prix actuels que l’industrie américaine du pétrole de schiste. Autant dire que l’OPEP a tout intérêt à ce que sa stratégie fonctionne très vite parce qu’à défaut, le cartel a de bonnes chances d’exploser.

C’est, somme toute, la fameuse malédiction du pétrole. L’abondance de cette ressource dans le sous-sol d’un pays agit comme un aimant sur les irresponsables populistes de tous bords qui s’empressent de la capter et de l’utiliser pour financer toutes les imbécillités socialisantes et clientélistes qui leur passent par l’esprit. Invariablement, les cours finissent par baisser et, tout aussi invariablement, lesdits irresponsables se retrouvent le dos au mur : c’est la révolution suivie d’une faillite, ou la faillite puis une révolution.

Pour en revenir à ma question initiale, j’admets volontiers que je n’ai aucun chiffre précis mais je suspecte qu’à moins de $60 par baril, les membres de l’OPEP et la Russie ne tiendront pas longtemps.


Sur le web

  1. Montaigne, je t’en conjure, sors de mon corps !
  2. Pour ceux qui ont loupé un épisode : la décision, prise le 27 novembre dernier, de maintenir la production de l’OPEP à 30 millions de barils par jour vise explicitement à faire baisser les cours du pétrole en dessous du seuil de rentabilité des producteurs de pétrole de schiste américain.
  3. Personne ne sait exactement quel prix ils utilisent pour établir leur budget ; j’utilise ici une estimation des analystes.
  4. Signature du pacte du Quincy.
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  • Intéressant. Mais si le cartel de l’OPEC explose, cela changerait-il quelque chose à la situation actuelle ? On se retrouve avec ce que nous connaissons aujourd’hui, et le marché agira librement par la suite ?

  • Même à $60 par baril, les membres de l’OPEP auront des difficultés. Elles surviendront juste quelques mois plus tard.

  • C’est la meilleure explication contre ceux qui parlent de politique délibérée de l’Arabie Saoudite et des Etats Unis.

  • Avec ses réserves de change, l’AS a de quoi tenir assez longtemps, disons 5 ans, peut-être 10, en tout cas suffisamment longtemps pour laminer ses concurrents et d’autant plus longtemps que le pouvoir d’achat du dollar sera élevé.

    Il faut bien comprendre que l’AS aura quand même des difficultés budgétaires si les prix sont élevés. Avec des prix élevés, elle perd en effet des parts de marché face à des concurrents rentabilisés par ce niveau de prix. Dès lors, l’AS n’a pas le choix : son intérêt est de faire baisser les prix. C’est pour elle une question de survie. Prise en étau entre le risque (pour elle) d’indépendance énergétique des USA d’abord, l’accord énergie Russie-Chine ensuite et une Europe qui menace de réduire singulièrement sa consommation enfin, l’AS doit affronter le risque d’être en partie exclue des deux principaux marchés de la planète et de subir l’attrition du troisième. En maintenant les prix les plus bas possibles, disons inférieurs à 40$ le baril, l’AS peut espérer rééquilibrer le marché en sa faveur et à terme rééquilibrer son budget. Les cris de douleur de ses « alliés » de l’OPEP importent peu. Et d’ailleurs, malgré les difficultés temporaires, ces derniers ont objectivement intérêt à la baisse des prix, exactement pour les mêmes raisons que l’AS.

    En développant la situation, on peut supposer que les USA vont se fermer à la concurrence internationale et subventionner massivement leur secteur schisteux, ce dernier représentant au moins un tiers de leur croissance récente. Comment ? Avec un QE4, pardi ! Sous 50$, c’est plutôt du côté de la Russie et de la Chine que l’inconnue réside. Que restera-t-il de leur accord si les prix stagnent durablement à 30 ou même 20$ ?

    Enfin, l’AS, qui observe le nouveau dédain des USA à leur égard, doit trouver intéressante l’idée de fournir à la Chine une énergie pas chère, autrement dit un moyen détourné de s’opposer à leur ancien allié, tout en le poussant à s’endetter encore plus, ce qui ne manquera pas d’avoir des effets néfastes à terme.

  • Vous n’avez aucune idée de la résilience de l’économie et du peuple russe, même si le baril reste encore plusieurs années sous les 50 $, ce dont on peut fortement douter.

  • Vaut mieux avoir des idées que du pétrole !

  • Dans une guerre de prix le « break-even » n’a pas d’importance, seul compte le coût marginal de production. Et le Séoudiens sont « lowest cost manufacturer ».

    Dans une bataille on perd des plumes, oui, mais on la mène pour terrasser l’adversaire. Une fois cela fait les conditions cadres auront changé et le prix pourra remonter.

    Le break-even économique du pays ne sera abimé que temporairement, le temps de gagner cette guerre.
    Ils en ont les réserves, plus que les financiers du fracking au Nebraska, qui, eux, cupessent en dessous de 60 $ et n’ont aucunes réserves.

  • Dans mon étude intitulée : Cours du baril les marchés ont toujours raison
    https://aymericdevillaret.wordpress.com/2015/01/06/cours-du-baril-les-marches-ont-toujours-raison/
    respectivement p 1 et p 2, je donne les deux points morts :
    1) le purement financier avec l ‘équilibre budgétaire (où là l’Arabie a besoin de 100$)
    2) le purement technique où là on est plus à 25$.
    On n est pas si loin des 20 $ donné par Mr Ali al-Naimi.
    En revanche, son budget est loin d’être équilibré

  • Les commentaires sont fermés.

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