Charlie Hebdo : la liberté ne peut être massacrée

charlie hebdo credits del uks (licence creative commons)

Il est indispensable de regarder en arrière pour comprendre l’attentat. C’est essentiel pour ne pas céder au terrorisme.

Par Hasso Mansfeld, depuis l’Allemagne.

charlie hebdo credits del uks (licence creative commons)

Le récent attentat est effarant dans ses dimensions, mais pas nouveau si l’on en juge par ses structures. La vague des déclarations de solidarité arrive donc bien en retard.

L’impact très personnel d’un attentat terroriste se mesure par la façon dont il imprègne la mémoire : on se souviendra toujours où on était et ce qu’on faisait au moment même où l’on apprît la nouvelle. C’est qu’à cet instant on s’est senti frappé au cœur. Voilà comment fonctionne le terrorisme, c’est ce qui en fait une arme si efficace. Le meurtre barbare de neuf membres de la rédaction de Charlie Hebdo, d’un concierge et de deux policiers est un événement qui nous occupera longtemps, parce qu’il nous a blessé tout personnellement. Quand j’ai appris la nouvelle, j’étais avec un client à Dortmund. J’en fus immédiatement choqué mais nullement surpris. Triste état des choses, que nous avons pris l’habitude de vivre en présence de la terreur.

Ensuite vinrent les détails effarants : dix morts, onze morts, douze morts. Les photos et les vidéos, qui font de nous les spectateurs horrifiés et impuissants du massacre. Ayant des amis en France depuis plus de 40 années, mes premières pensées inquiètes allaient vers eux. Puis, progressivement, la dimension humaine et symbolique de la sauvagerie se faisait sentir : douze individus innocents, dont le « crime » était d’exercer leur liberté d’opinion en tant que dessinateurs, caricaturistes et publicistes, exécutés de manière barbare. L’attentat de Charlie Hebdo est une attaque des valeurs universelles de la raison.

Tout cela éveillait en moi des sentiments d’ébranlement, de colère et d’insécurité. En tant que libéral et publiciste, mais surtout en ma qualité d’humain, attaché à la France par une longue amitié, je ressens cet attentat comme une atteinte personnelle à mes convictions et à mon style de vie.

Ne pas supprimer la colère

Dans une première réaction, mon confrère Christoph Giesa écrivait : « Quant à moi, aujourd’hui je me permets tout simplement d’être triste et de souffrir en silence avec les familles des victimes. » Si vraiment il arrive à être tout simplement triste, il faut l’en féliciter. Moi, je n’arrive pas à me restreindre à ce point.

Cette colère qui est la mienne mais qui se manifeste aussi dans les rues et sur les places de France tout comme dans les réseaux sociaux et le courrier des lecteurs des journaux, demande à être canalisée mais non pas supprimée. C’est pourquoi j’ai été en quelque sorte gratifié par le coup de colère du Président du Conseil des Musulmans en Allemagne, Aiman Mazyek. Ce dernier a déclaré « qu’aucune religion ni aucune idéologie ne comporte la moindre justification pour une pareille action » et que les auteurs de cet attentat devaient être « abattus ». L’expérience qu’en vue des dimensions du massacre beaucoup de Musulmans partage mon accablement et ma colère me rend malgré tout un peu d’espoir.

Journalistes et artistes agressés

rené le honzec charlieTout compte fait, la vague des déclarations de solidarité a malgré tout un arrière-goût désagréable. Les grands-titres de « Je suis Charlie Hebdo » en première page des journaux allemands me rappellent les temps où la défense de la liberté d’expression contre les vexations des groupes religieux ne faisait nullement l’unanimité. Il n’y a pas si longtemps, bon nombre des journalistes, qui se solidarisent maintenant avec Charlie Hebdo, accusaient le journal Danois Jyllands Posten de provocation irresponsable ; rappelons-nous que le caricaturiste Kurt Westergaard, créateur du fameux Mahomet au turban-bombe fut alors accusé d’avoir provoqué les excès de la « Rue Arabe ».

De même le débat public sur l’assassinat du régisseur Theo van Gogh trahissait les mêmes accents de ricanerie clandestine, que l’on avait discerné chez le « Mescalero de Göttingen » après l’assassinat de l’avocat général Siegfried Buback par le RAF en 1977.

Le terrorisme islamique vise à blesser l’Occident là où il est le plus vulnérable. Le dernier attentat est extraordinaire par ses dimensions, mais il ne l’est nullement par sa méthode et sa structure. Hélas, il a été ignoré trop longtemps. En 2010, la chaîne de télévision allemande ZDF, qui avait invité Kurt Westergaard pour une interview, avait décommandé cette rencontre de peur devant d’éventuelles réactions violentes ; il a fallu la pression du public pour que les responsables se décident enfin à réaliser l’émission. La réaction occidentale ne fut pas moins lâche en 1989, quand la Fatwa de l’Ayatollah Khomeiny menaçait l’écrivain Salman Rushdie de mort et l’obligeait à vivre en clandestin pendant des années.

Il y a dans les actualités au sujet de l’attentat une appellation que je trouve plutôt détestable : Charlie Hebdo est souvent apostrophé comme étant un journal satirique et islamo-critique. Cela sous-entend une sorte de « tant pis pour eux ». Or, même si l’attentat semble être perpétré par des islamistes, Charlie Hebdo n’est pas islamo-critique. C’est tout simplement un magazine satirique, qui lance ses flèches sans distinction contre François Hollande, Nicolas Sarkozy, le Front National, le Vatican, ou l’Islam radical.

Le mouvement de solidarité sincère, ample et emphatique pour Charlie Hebdo et les proches des victimes permet de voir en avant. Mais il est aussi indispensable de regarder en arrière pour comprendre l’attentat dans son contexte. Cet état d’esprit est essentiel pour ne pas céder au terrorisme, pour déployer notre consternation et notre colère inévitable de façon productive pour annihiler le succès apparent des terroristes. Dans ce contexte c’est encourageant de voir des organes de presse, qui il y a quelque temps encore avaient contourné les caricatures de Jyllands Posten, publier obstinément les dessins de Charlie Hebdo. De même qu’il est gratifiant de voir que des dessinateurs du monde entier prennent le défi de lancer des caricatures solidaires. Tout cela n’annule pas la tragédie et la mort des victimes, dont les amis et familles ont toutes mes sympathies et mes condoléances, mais cela démontre que la terreur ne vaincra pas. L’idéal de la liberté ne peut être massacré. C’est un moment de consolation en ces heures difficiles.

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Hasso Manfeld est à l’origine de la page FDP Liberté.