Alain Madelin : « Je suis optimiste, la pacification du monde est inéluctable »

Alain Madelin (Crédits : Alain Madelin, tous droits réservés)

L’ancien ministre réagit aux événements de la semaine passée et esquisse des propositions de solution.

Entretien mené par PLG pour Contrepoints.

Alain Madelin

Comment réagissez-vous aux attaques terroristes de la semaine dernière ?

En réalité, ces actes ne sont pas à proprement parler des actes terroristes. N’oublions pas que les trois personnes dont on parle sont tous des recalés du Djihad. Ce sont des amateurs, fanatisés certes mais pas autant préparés que le sont de véritables terroristes. Une attaque terroriste organisée, c’est un transport en commun, une école, que sais-je encore, attaqués et détruits, en même temps. Ici, malgré l’horreur évidente de la situation, ce n’est pas le cas.

Pourtant, A. Coulibaly se revendiquait d’Al Qaïda Yémen…

Ceci n’est pas très clair. Certes celui qui a attaqué l’hyper kasher s’est revendiqué de l’État islamique et d’Al Qaïda Yémen, et l’on sait qu’il y a fait un séjour. Pourtant, certains éléments laissent penser que l’on avait là affaire à des individus qui cherchaient avant tout à obtenir une reconnaissance, qu’ils n’ont pas eue là-bas.

À quoi ressemble une véritable organisation terroriste ?

Il faut se rappeler le problème des Américains avec les « États-voyous ». Il s’agit de bases-arrière d’organisations très structurées, qui forment des centaines d’individus pendant des mois, qui leur fabriquent de fausses identités, leur fournissent des armes de pointe etc. Ces organisations mettent du temps pour se mettre en place, d’où le fait que les Américains essaient systématiquement de leur couper l’herbe sous le pied lorsqu’il est encore temps.

Avant le 11-Septembre, le colonel Massoud en Afghanistan a plusieurs fois averti les Américains du fait que Ben Laden était en train de structurer Al Qaida. Il avait des réseaux, des financements importants, des relais médiatiques.

Malgré la relative absence de réseau que vous décrivez, il semblerait que ces terroristes étaient lourdement armés. Comment ont-ils pu obtenir ces armes ?

De quoi parle-t-on ? De kalachnikov (AK 47), des RPG (lance-roquettes) etc. Toutes ces armes peuvent se trouver à Pigalle ! Il y a un an, je me suis penché sur la thématique de l’économie de la délinquance dans certains quartiers marseillais. Lors d’une discussion avec un petit trafiquant d’armes, celui-ci m’expliquait qu’en France c’est un trafic où les marges sont faibles, signe d’une concurrence intense. Aujourd’hui, acheter une Kalachnikov en France prend quelques heures, et ne coute que 1200€.

Comment voyez-vous les choses évoluer ?

Je suis globalement optimiste, mais la pacification du monde, de la France, prendra plusieurs décennies. La modernisation de l’islam est en marche, lente mais inéluctable. On retrouve la vieille opposition entre les intellectuels et les masses barbares ; les intellectuels gagneront mais cela prendra du temps.

Ce que je vois arriver en revanche, c’est une restriction encore plus importante des libertés individuelles, un « Patriot Act » à la française. Auparavant, la raison d’être des hommes politiques était de répondre à la demande d’assistance d’une partie de la population, grâce à l’État-providence. Mais depuis que les États n’ont plus d’argent, les hommes politiques se sont repositionnés pour apparaître comme les garants de la sécurité publique. À chaque fait divers, la demande de sécurité augmente, et les hommes politiques répondent en multipliant les lois sécuritaires qui restreignent les libertés.

Dans les prochains jours et semaines, les partis de droite vont probablement en appeler à plus de régulation concernant l’immigration. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Rappelons une évidence, les trois terroristes, appelons-les comme ça, étaient français, au moins de papier. À supposer que l’on puisse stopper du jour au lendemain l’immigration, cela ne changera rien à la situation intérieure. Le vrai problème, c’est le désarmement de la justice.

Vous avez dit qu’il est aujourd’hui facile de se procurer une arme en France. Pourtant cela reste toujours largement prohibé. Pensez-vous, comme une majorité de libéraux, que davantage de liberté sur ce sujet permettrait aux honnêtes citoyens de se protéger ?

Ma position sur les armes est toujours la même. Nous ne sommes pas aux États-Unis. Imaginer que les choses auraient été différentes si les consommateurs du supermarché kasher avaient tous eu un flingue sur eux ne semble pas réaliste. Le port d’arme libre aux États-Unis n’empêche pas les fusillades mortelles.

Avez-vous participé à la marche de dimanche ?

Bien évidemment, je trouve comme chacun d’entre nous ce drame épouvantable. Mais je suis gêné par le deux poids deux mesures ; je persiste à penser que si les journalistes tués avaient appartenu à Minute ou Valeurs Actuelles, cela n’aurait pas entraîné de telles réactions.

J’observe avec ironie que le gouvernement actuel se raccroche au mouvement populaire pour essayer de se refaire une virginité, faisant fi des précédentes déclarations de certains ministres qui avaient condamné Charlie Hebdo pour la reproduction des caricatures. Certains survivants de ce journal ne sont d’ailleurs pas dupes des tentatives de récupération, et de l’unité de façade.

De nombreux professeurs, de banlieue parisienne entre autres, ont témoigné du fait qu’il leur avait été difficile voire impossible d’organiser une minute de silence, étant donné le refus d’une partie de leur classe. Que cela vous inspire-t-il ?

Nous touchons là au vrai problème. C’est le signe d’une désagrégation sociale totale. Les enfants et adolescents dont il est question sont des gamins déstructurés, « décultivés ». J’ai toujours été communautariste. La communauté constitue l’un des premiers lieux de socialisation. Mais précisément, dans la société française, il n’y a ni famille, ni communauté, ni école. Ces comportements sont la preuve que tout le travail d’enseignement fourni depuis vingt ans n’a servi à rien.

Que faudrait-il faire d’après vous pour renverser la situation ?

L’enjeu est de retrouver des tuteurs sociaux dans tous les aspects de la vie quotidienne. Un exemple simple : lorsque vous naissez dans une famille dont les parents, voire les grands-parents n’ont toujours connu que le chômage, que vous grandissez dans une cité-ghetto, que vous êtes éduqués dans une école-ghetto dont vous ne fréquentez que les bancs du fond, cela ne vous aide pas à vous structurer.

Il se trouve que j’ai visité de nombreuses prisons. À chaque fois que je croisais des jeunes, je leur demandais où ils se situaient dans la classe. Sans exception, ils me répondaient « au fond ». Le grand enjeu de ces prochaines années est de trouver des solutions concrètes et efficaces pour ramener sur le droit chemin ces décrocheurs.

Quelle solution défendez-vous ?

Les solutions que je défends depuis longtemps existent déjà, mais de manière bien trop limitée. Il s’agit d’écoles libres, spécialement adaptées à ce type de public. Je rappelle l’exemple de Marie-Danielle Pierrelée, qui au début des années 1990 avait créé « l’auto-école ». Les méthodes qu’elle défendait, pourtant efficaces, ont été tuées par la rigidité de l’Éducation nationale.

Au-delà du renforcement de la prévention, il est absolument nécessaire de restaurer l’autorité de l’État. Quand on voit tous les jours les policiers se faire narguer par des gamins qui jouissent d’un total sentiment d’impunité, on comprend bien qu’il y a un problème. En réalité, il est faux de croire que les policiers n’ont pas les pouvoir d’agir. Globalement, les individus à problèmes sont arrêtés. C’est bien au niveau de la justice que se situe le problème.

Dans quelle mesure le système judiciaire vous semble-t-il inadapté ?

Pour résumer, les économistes du marché du crime expliquent le niveau de délinquance par la formule suivante : l’entrée sur le marché de la délinquance est proportionnelle au risque d’être pris, au risque d’être condamné, d’effectuer une peine dans des conditions peu agréables, au nombre d’années de détention. Le premier maillon faible de ce calcul est le risque d’être condamné. On constate que de plus en plus de peines ne sont pas effectuées, d’une part par manque de place dans des prisons, et d’autre part du fait que les juges évitent de prononcer des condamnations pour de petits délits parce qu’ils savent qu’en prison les petits délinquants sont au contact de radicaux qui les fanatisent. Ils en ressortent bien plus dangereux qu’ils ne l’étaient à leur arrivée.

Il faudrait donc créer des centres spécialisés, de petite taille, spécialement adaptés pour les jeunes délinquants, mais suffisamment sévères pour leur faire passer l’envie de recommencer. Actuellement, le système est organisé de manière exactement inverse : il est très laxiste pour les premières condamnations et ne devient sévère que pour les multirécidivistes. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de m’occuper du premier centre de ce type qui était situé à Meudon. Sur les 12 primo-délinquants qui sont passés, et qui étaient particulièrement en rupture, nous en avons réinséré 7, ce qui est un très bon résultat pour un début.

Pour finir, vous tenez à rappeler que ceux qui attaquent l’islam en en faisant la cause des troubles actuels se trompent de cible…

L’Islam, comme le christianisme n’est pas une religion parfaitement libérale. Pourtant, quand on prend la peine d’analyser en profondeur le problème on se rend compte qu’il n’y a aucune fatalité, et même que l’islam est une religion tout à fait favorable à l’économie de marché. Même la charia, bien comprise, est une matrice d’État de droit.