Le début d’une guerre contre des barbares

Si les djihadistes réussissent à nous convaincre que notre voisin est notre ennemi, alors nous avons déjà perdu.

Par Guillaume Nicoulaud

frères kouachi attaque de Charlie Hebdo Credit Françoise C (Creative Commons)

Oui, les bourreaux de Charlie Hebdo sont des amateurs mais si j’en crois l’avis de ceux qui savent de quoi ils parlent1, dans la catégorie amateurs, ils sont bons – voire même très bons. Clairement, ce qui s’est passé au siège de Charlie Hebdo ne correspond en rien au coup de tête de deux paumés de banlieue qui se sont levés un beau matin, ont acheté des AK-47 dans la cité du coin et s’en sont allés « venger le prophète ». Ces types étaient psychologiquement préparés, bien équipés et beaucoup mieux organisés qu’on veut bien nous le laisser entendre. L’attentat de Charlie Hebdo, c’était un raid ; c’était une opération militaire. D’accord, ça n’était pas au niveau de ce qu’on peut attendre de véritables professionnels mais – et je cite Jacques Raillane – « ils sont meilleurs que les types de la RAF2, de Carlos ou d’Action Directe. »

Deuxième aspect saillant : la légèreté de la structure. On est bien loin du fantasme des armées de djihadistes parquées dans nos banlieues : ils étaient deux, un binôme, la plus petite unité de combat possible et leur logistique, si elle s’est montrée très efficace, était moins importante que celle nécessaire à un braquage (J. Raillane). C’était, pour reprendre l’expression de Michel Goya, un « raid du pauvre », un raid « low-cost » : ça ne coûte presque rien, c’est quasiment indécelable et, au regard de l’objectif visé, c’est largement suffisant.

Une guerre contre des djihadistes

Bref, ce que nous appelons du terrorisme n’est ni plus ni moins qu’une guerre. Nous sommes, que nous le voulions ou pas, en guerre. Concrètement, je suis convaincu que les « actes isolés » auxquels nous avons assisté depuis un mois ne sont pas du tout isolés ; ils s’inscrivent dans un plan d’ensemble, dans un horizon plus large et tout porte à croire que l’ennemi va multiplier ce type d’opérations3.

Je vais me répéter. Je n’aime pas la guerre, je n’ai jamais tiré un seul coup de feu de ma vie et mon vœu le plus cher a toujours été de ne jamais connaitre ça mais nous y sommes ! Cette guerre nous ne l’avons pas voulue ; c’est l’ennemi qui nous a désigné. Mais cette guerre, il va falloir la gagner parce qu’au regard de ce qui se présente en face de nous – j’y arrive – je crois sincèrement que nos dissensions, aussi insurmontables nous semblent-elles, ne pèsent rien. Pardonnez-moi cet écart de langage mais putain, en face c’est le Mordor, l’horreur absolue : ces types ne sont même plus humains !

Partant, deux questions fondamentales : qui est l’ennemi et que veut-il ?

Voilà mon axiome de départ : nous ne sommes, en aucune façon, même pas en théorie, en guerre contre l’Islam et les musulmans. Nous sommes en guerre contre la nébuleuse Al-Qaïda, Daesh, Boko Haram e tutti quanti ci-après, les djihadistes. L’ennemi c’est eux. Celles et ceux d’entre nous qui, sur le coup de l’émotion ou par ignorance, veulent en découdre avec tous les musulmans indistinctement commettent une double erreur : non seulement ils identifient mal notre véritable adversaire mais, pire encore, et j’y reviendrai plus loin, ils servent probablement son dessein.

Le plan des djihadistes ? Ce n’est un secret pour personne : ils rêvent de recréer leur fichu califat au Moyen-Orient et en Afrique. Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas en fusillant douze des nôtres qu’ils peuvent raisonnablement espérer l’implanter en France. Alors quoi ? Ce n’est que pure conjecture et je suis très loin d’être un fin connaisseur du sujet mais je vois au moins deux possibilités.

Une guerre hybride open-source

La propagande open-source. En visant des objectifs symboliques, la nébuleuse djihadiste s’offre à peu de frais une couverture médiatique mondiale et en récolte les fruits localement. Ils se crédibilisent et confortent leur leadership dans les territoires à majorité musulmane qu’ils espèrent annexer au califat. J’emprunte l’idée d’open-source à Joseph Henrotin parce qu’effectivement, chaque partie de la nébuleuse peut l’utiliser en fonction de ses propres besoins : pour Daesh, ce sera une démonstration de sa capacité de nuisance et pour le Hamas, ce sera une sanction pour ceux qui soutiennent Israël. Notez l’efficacité : deux types qui tuent douze personnes à Paris ça fait nettement plus de bruit que quand Boko Haram brûle 16 villes et villages en massacrant des centaines de nigérians.

Mais à plus long terme, je suppute que des opérations comme celle de Charlie Hebdo visent aussi à gonfler les effectifs de leur armée de réserve chez nous. Bien sûr, on pense aux quelques gamins déjà fanatisés qui hésitent encore à passer à l’acte et qui pourraient trouver là une source d’inspiration. C’est possible mais je ne crois pas que ce soit le plus gros danger. S’ils sont malins – et nous devons partir de ce principe – ils savent parfaitement qu’un attentat comme celui perpétré à Paris va inévitablement générer une poussée d’islamophobie, que cette dernière va déferler sur une jeunesse musulmane qui n’y est absolument pour rien et que parmi ces boucs émissaires, il y en aura forcément quelques-uns qui vont se radicaliser. Bref, ils soufflent sur les braises en espérant que nous continuerons à jeter du charbon dans le brasier.

Et ça, c’est très grave. La capacité d’une société à résister à ce type de guerre – les spécialistes appellent ça de la résilience communautaire – dépend notamment et même peut-être principalement de notre capacité à faire bloc ensemble. Je ne vous parle pas des théories fumeuses des collectivistes – « la nation unie face à son destin etc. » – mais d’une chose infiniment plus concrète : si les djihadistes réussissent à nous convaincre que notre voisin est notre ennemi alors nous avons déjà perdu. Ce dont nous avons besoin, maintenant plus qu’à n’importe quel moment, c’est de retrouver ce qui nous rassemble, nous, Français, mais aussi tous ceux qui, quelle que soient leur couleur de peau, nationalité, religion, ethnie, conviction politique (et allez savoir quoi d’autre encore) ne supportent pas l’idée de subir le joug de ces barbares.

Et puisque notre « classe politique » se révèle, manifestement et une fois de plus, incapable d’insuffler autre chose que de la haine et de la division au moment où nous devons tous nous unir, je laisse le soin à un vrai grand défenseur de la Liberté de conclure ce billet.

« You ask, what is our policy? I will say: It is to wage war, by sea, land and air, with all our might and with all the strength that God can give us ; to wage war against a monstrous tyranny, never surpassed in the dark and lamentable catalogue of human crime. That is our policy. You ask, what is our aim? I can answer in one word: victory ; victory at all costs, victory in spite of all terror, victory, however long and hard the road may be ; for without victory, there is no survival. »
— Winston Churchill, 13 mai 1940.

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Sur le web.

  1. En l’occurrence, Michel Goya et Jacques Raillane que je remercie au passage.
  2. Fraction armée rouge.
  3. Voir Joseph Henrotin là-dessus.