Quand la loi française donne une légitimité aux actes terroristes

La loi française restreint la liberté d’expression : on ne peut pas critiquer ou caricaturer les religions comme l’on veut.

Par Jacob Sullum
Un article de Reason

no-more-virgins.gifNeuf ans avant que deux hommes armés n’exécutent 12 personnes à la rédaction de Charlie Hebdo pour le crime d’insulte à l’islam, deux organisations musulmanes avaient tenté de faire condamner l’éditeur de l’hebdomadaire satirique français pour islamophobie. Bien que Charlie Hebdo ait remporté le procès, le fait que cela soit possible illustre combien le droit français légitime les motifs justifiant l’attaque barbare de ce mercredi, en approuvant l’idée antilibérale que les gens peuvent faire condamner ceux qui les offensent.

La Grande Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques françaises ont poursuivi Charlie Hebdo et son rédacteur en chef de l’époque, Philippe Val, à propos de la publication de trois caricatures du prophète Mahomet en 2006, dont deux avaient paru précédemment dans le journal danois Jyllands-Posten. L’une des caricatures du Jyllands-Posten montrait Mahomet dans le ciel, déclarant à une colonne de kamikazes, « Arrêtez ! Nous allons manquer de vierges ! » L’autre représentait Mahomet avec un turban en forme de bombe. La troisième caricature était une illustration de Une intitulée « Mahomet débordé par les intégristes » montrant un prophète effondré, se couvrant le visage, disant : « C’est dur d’être aimé par des cons. »

Les organisations plaignantes ont fait valoir que les trois caricatures violaient la loi française, qui interdit d’insulter les gens en fonction de leur religion, délit passible d’une amende de  22.500€ et de six mois de prison. En mars 2007, un juge parisien, Jean-Claude Magendie, concluait que deux des caricatures ciblaient des islamistes radicaux, et non les musulmans en général. En revanche, le troisième dessin, Mahomet coiffé d’un turban-bombe, pouvait être considéré comme une attaque contre les musulmans en général. Mais dans la mesure où Val l’avait publié en réponse à la controverse provoquée par Jyllands-Posten, Magendie a statué qu’il n’y avait pas l’intention requise à l’insulte. Une cour d’appel a confirmé la décision, même si elle a conclu qu’aucune des caricatures ne relevait d’une attaque contre la religion.

Charlie Hebdo ayant gagné son procès et Val échappé à la prison, vous vous demandez peut-être où est le problème ? Les tribunaux français, qui, depuis le milieu des années 1980, ont rejeté de nombreuses plaintes pour insulte contre la religion concernant des commentaires, des romans, des films et des affiches de films, semblent faire un assez bon travail en distinguant ce qui relève de l’œuvre d’art ou du journalisme de ce qui serait une offense gratuite. Mais dans une société libre, ce n’est pas le travail de l’État. Mis à part l’effet paralysant qu’entrainent ces procédures, ce système enseigne aux gens que l’utilisation de la force est une réponse appropriée à des mots qui offensent un principe : il est donc dangereux pour la libre expression tout en favorisant la violence.

« En France, remarquait il y a quelques années, Laurent Léger, contributeur à Charlie Hebdo, nous avons toujours le droit de critiquer et de caricaturer. Et si ça ne plait pas à certaines personnes, elles peuvent nous poursuivre, et nous pouvons nous défendre. C’est la démocratie. On ne jette pas des bombes, on discute, on débat. On ne doit pas agir violemment. Nous devons continuer et résister à la pression de l’extrémisme. »

Je soutiens de tout cœur l’opinion de Léger. Pourtant, il est faux de dire que tout le monde en France « a toujours le droit de critiquer et de caricaturer ». Ce droit est encadré par la loi en vertu de laquelle Charlie Hebdo a été poursuivi, qui, en plus de la religion, inclut les insultes fondées sur la race, l’ethnie, l’origine nationale, le sexe, l’orientation sexuelle ou le handicap. La diffamation (par opposition à une simple insulte) sur la base de l’un de ces facteurs est passible d’une peine d’un an de prison, et est donc une incitation à la discrimination, la haine ou la violence. Une autre loi fait de toute remise en question de la Shoah un crime passible d’une peine d’emprisonnement de cinq ans.

Bien que Léger présente cet ensemble de restrictions de la parole comme une réponse à la violence, c’est aussi une justification de la violence. Après tout, l’État français considère comme criminel d’offenser certaines personnes en disant certaines choses dans un certain contexte. Quand Charlie Hebdo a été relaxé pour ce même délit, beaucoup de musulmans ont sans aucun doute désapprouvé le verdict. Il ne serait pas surprenant que quelques-uns d’entre eux, convaincus que leurs droits ont été violés et qu’ils ne peuvent pas compter sur l’État pour les défendre, décident d’agir par eux mêmes.

Je ne dis pas que le massacre de mercredi ait été provoqué par les lois françaises interdisant les discours haineux. Bien que les deux suspects armés soient nés et aient été élevés en France, il n’y a aucune preuve qu’ils se souciaient vraiment de ces lois ou qu’ils avaient besoin d’aucune justification supplémentaire au-delà de leur propre interprétation de l’Islam. Mais il est hypocrite et irresponsable pour un État, qui prétend respecter la liberté de la presse, de criminaliser des images et des mots en fonction de leur impact émotionnel. Bien que ces lois soient défendues au nom de la diversité et de la tolérance, un esprit vraiment éclairé ne devrait pas inciter à des poursuites judiciaires pour interdire les messages considérés comme injurieux.

Au lieu de faciliter la censure en jouant sur l’émotion, un État véritablement engagé à ouvrir le débat et à défendre la liberté d’expression indiquerait clairement, en termes non équivoques, qu’offenser les musulmans (ou tout autre groupe religieux) n’est en aucun cas un délit. Le sacrilège peut choquer les gens, mais il ne viole pas leurs droits. En abandonnant cette distinction, les défenseurs avoués des valeurs des Lumières capitulent devant les forces des ténèbres.


Article original titré « How France Legitimizes Violent Responses to Offensive Speech », publié le 08.01.2015 par Reason. Traduction : Contrepoints.