« C’est pas cher, c’est l’Europe qui paie ! »

Free Lunch gratuité (crédits sea turtle, licence Creative Commons)

L’argent « gratuit » des subventions est probablement celui qui vous coûte le plus cher. Illustration imagée à Trifouilly.

Par Vincent Bénard.

Free Lunch gratuité (crédits sea turtle, licence Creative Commons)Vous ne connaissez certainement pas ce patelin de 350 âmes situé à 30 km au nord d’une capitale départementale d’un département plutôt rural, grand hameau que j’appellerai Trifouilly pour respecter l’anonymat dans lequel son absence total d’intérêt économique, visuel ou touristique le plonge fort justement. Trifouilly n’a pour seul intérêt que son calme, juste perturbé par le chant matinal du coq, et le ballet des écureuils sur les arbres des jardins. Situé au cœur d’une nébuleuse de petits patelins tout aussi ruraux et de typologies à peu près semblables, le village ne compte aucune vieille rue de charme, une église bien trop modeste pour pouvoir être consacrée par une étoile au guide vert Michelin, et pour tout commerce, un unique café dont les horaires d’ouverture restent pour moi un mystère, bien que je m’y rende régulièrement, car un membre de ma famille y réside. Et justement, cette année, le réveillon du nouvel an se passait là bas.

Le seul début de commencement d’attraction de Trifouilly est un vague reste des tours d’un castillon ayant appartenu à Gilles de Retz, plus connu sous le sobriquet de Barbe Bleue. Oh, n’imaginez pas de grand donjon, ce sont  juste deux cylindres de pierre de deux étages en pierre du pays, reliés par un corps de bâtiment XIXème sans âme ni sculpture, ensemble qui abrite la mairie, et la bibliothèque municipale.

Et qui dit castillon dit douves en fort mauvais état, qu’il faudrait bien restaurer. Et voici que la proche parente hôtesse dudit réveillon, qui fut membre du conseil municipal de Trifouilly, entreprit de nous raconter, pendant le repas, la restauration des douves triffouillanes (car les habitants de Trifouilly sont des trifouillans), péripéties survenues il y a peu, que je m’en vais tenter de résumer maintenant.

« Nous étions fort ennuyés, nous dit notre aïeule, car le prix de rénovation des douves excédait nos capacités, avec notre maigre budget. Mais notre maire, qui était un malin, a vu que s’il faisait réaliser les travaux par un chantier d’insertion, alors notre Conseil Général pouvait nous en financer la moitié. » Intéressant, mais pas tant que ça, parce qu’un chantier d’insertion, en fait, coûte deux fois plus cher qu’un chantier ordinaire : les jeunes en insertion sont plus lents et il doit y avoir en permanence un encadrant qualifié sur le chantier si on veut que ce soit bien fait. Bref, il fallait aussi trouver une subvention pour l’autre moitié.

Fort heureusement, c’est là qu’intervint un membre de l’équipe municipale, fonctionnaire au Conseil régional, qui nous apprit qu’il pouvait nous pistonner auprès du directeur des services dudit Conseil régional pour obtenir des fonds structurels européens nous permettant de compléter notre tour de table.

« Des fonds européens ? N’est-ce pas réservé aux grands projets de développement ? », se demandèrent, incrédules, les autres membres du conseil municipal !

« Que nenni, gents collègues et gentes acolytes, en fait, le Conseil régional, chaque année, ne sait pas dans quoi mettre une partie des fonds européens dont il a la charge, et donc, si on tourne bien la chose, et si je vous obtiens une audience auprès du directeur régional pour vendre la came, ça passera, à coup sûr, car il doit impérativement dépenser toute sa dotation ! » (et il n’ajouta pas « même dans des conneries sans rapport avec l’objet des fonds européens s’il le faut », mais tout le monde avait compris).

Il y avait bien un grincheux qui fit remarquer que tout de même, il s’agissait d’un détournement de l’esprit des fonds européens, qu’il doutait qu’un Conseil régional sensé accorde à Trifouilly une subvention pour un aménagement d’intérêt visiblement purement local, qui ne génèrerait à l’évidence ni tourisme (parce que bon, la mairie de Trifouilly, cela n’attire guère l’autobus plein de touristes japonais), ni retombées économiques. « Mais non, répondit le spécialiste local ès roublardises administratives, il suffit de le présenter comme un projet à portée culturelle et patrimoniale ! D’ailleurs, regardez le guide des subventions de la région, il y a une catégorie qui correspond ! »

Et le maire, fin communicant, capable de vendre une rénovation de douve pourrie comme la pierre angulaire de la préservation du patrimoine historique européen, obtint le précieux rendez-vous avec le haut gradé du Conseil régional, qui fut ravi de pouvoir larguer deux petites dizaines de milliers d’euros dans une opération de rénovation culturellement remarquable. Précisons que l’inauguration de ce mur de maçonnerie en moellons typiques du pays Trifouillan ne mobilisa pas moins de deux vice-présidents de conseils, l’un général, l’autre régional, ainsi que le conseiller général du canton, le député du coin, qui y voyait l’occasion de soigner son image, un architecte des bâtiments de France qui voulait prendre l’air, et bien sûr, le conseil municipal au grand complet, le tout avec photo dans La Nouvelle République, bien sûr.

Et c’est ainsi que Trifouilly paya deux fois plus cher que la normale la rénovation d’un fossé consolidé par un petit mur de soutènement. Mais tous les élus de la commune insistèrent sur le fait que « ce n’était pas cher pour le contribuable trifouillan, puisque c’étaient le département et l’Europe qui avaient tout payé ». »

contrepoints 057 fonds européensToujours soucieux de mettre un peu d’ambiance dans les repas familiaux, je fis remarquer à mon aïeule que « pendant que le contribuable trifouillan croyait faire une bonne affaire, des milliers de douves, de placettes, voire même de lavoirs, étaient rénovés, dans ce département et tout le pays, par des sous qui venaient bien de quelque part, et que l’un dans l’autre, ce que le contribuable trifouillan n’avait pas mis à Trifouilly, il l’avait sûrement mis dans la salle des fêtes presque toujours vide du village voisin de Chabournac, voire peut être la halle aux grains de Sainte-Bécassine, à l’autre bout du département, et dans des dizaines d’opérations financées sur fonds européens d’un bout à l’autre du pays, de Hazebrouck à Rognonasse, en passant par Romorantin et en revenant de Nantes à Montaigu pour financer la digue… Bref, derrière tout lavoir pouvait se cacher un lavoir fiscal ! ». Ce modeste calembour suscita quelques rires autour de la table, déclenchement zygomatique facilité il est vrai par l’avancement de l’heure et des libations qui accompagnent tout bon réveillon.

Et pour enfoncer le clou, j’ajoutais plus ou moins difficilement, entre deux gorgées, que « si à chaque fois, les projets coûtent deux fois plus cher que la normale pour rentrer dans les critères du financeur, c’est toute la société qui se retrouve, de fait, pénalisée ».

« Ah oui, c’est vrai », me répondit notre conteuse d’un soir, à peine perturbée par cette tentative d’analyse économique distillée, c’est le cas de le dire, vers 23h58. « Mais ce n’est pas grave, hein ? Ressers moi encore une coupe de champagne, ça ne va pas nous empêcher d’en profiter, pas vrai ? »

Pour sûr. Et nous nous sommes souhaités une bonne année au son du cristal qui s’entrechoque, une année pleine de projets d’intérêt général bien subventionnés.


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