« L’éphémère journal de F. Bastiat et de G. de Molinari »

L'éphèmère journal de Frédéric bastiat et Gustave de Molinari (Crédits: Institut Coppet, tous droits réservés)

Un journal d’économistes libéraux du 19ème siècle d’une étonnante actualité !

Par Francis Richard.

éphèmère journal bastiat molinariLa Monarchie de Juillet s’effondre à la suite des journées révolutionnaires parisiennes du 22 au 24 février 1848, où les insurgés réclament une réforme électorale. Le roi abdique et la Chambre démissionne. Un gouvernement provisoire est constitué. Une assemblée constituante est élue le 23 avril 1848. Du 22 au 28 juin 1848 se produisent de nouvelles insurrections à Paris, cette fois contre la conscription des hommes de moins de 25 ans et la dispersion en province des autres ouvriers des ateliers nationaux, créés le 27 février précédent.

C’est dans ce contexte que paraît Jacques Bonhomme. L’éphémère journal de Frédéric Bastiat et de Gustave de Molinari. Quatre numéros en effet paraîtront. Le premier le 11 juin 1848, le dernier le 13 juillet 1848. Participent à cette aventure éditoriale d’autres figures libérales, telles que Charles Coquelin, Joseph Garnier et Alcide Fonteyraud. Au XIXème siècle, explique Benoît Malbranque dans sa préface, Jacques Bonhomme est l’équivalent de Monsieur Toulemonde.

Ce journal, constitué de deux pages seulement, comprend des articles sans signature, au style relâché, plaisant, voire enfantin, pour reprendre les qualificatifs employés par le préfacier. Il s’agit en effet pour ces auteurs, que cette feuille, comme il en existe tant d’autres à l’époque, soit accessible aux Français moyens et soit vendue au numéro ou placardée sur les murs.

Le livre, édité par l’Institut Coppet, qui reprend ces quatre numéros très denses, a donc à la fois valeur historique en traitant de sujets immédiats, telles que l’attente d’une constitution, la dissolution des ateliers nationaux, la mise en place de la république etc., et une valeur pédagogique en traitant de sujets toujours actuels tels que laissez faire, le rôle de l’État, le capital, le marché de dupe avec l’État, les dépenses publiques etc.

Laissez faire !

Il faut soit que l’État laisse faire, soit qu’il empêche de faire. Ce qui veut dire que l’on est soit libre, soit les bras liés, que, dans le premier cas, cela ne coûte quasiment rien, et, que, dans le second, cela coûte bonbon. Parce que pour empêcher de faire il faut des agents et que pour avoir des agents il faut de l’argent, beaucoup :

« À cela les socialistes disent : Laissez faire ! Mais c’est une horreur ! – Et pourquoi, s’il vous plaît ? – Parce que, quand on les laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intérêts. Il est bon que l’État les dirige.
Voilà qui est plaisant. Quoi ! Vous avez une telle foi dans la sagacité humaine que vous voulez le suffrage universel et le gouvernement de tous par tous ; et puis, ces mêmes hommes que vous jugez aptes à gouverner les autres, vous les proclamez inaptes à se gouverner eux-mêmes ! »

Le rôle de l’État

Le peuple veut des réductions de taxes et, dans le même temps, « il ne cesse de demander à l’État, sous toutes les formes, des libéralités » : qu’il fonde des crèches, des écoles gratuites, des ateliers nationaux, des pensions de retraite, qu’il fasse les chemins de fer, qu’il prête aux propriétaires, qu’il fournisse le capital aux travailleurs, qu’il favorise l’agriculture :

Tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu’il le paye. Il n’y a pas d’homme de finances qui fasse quelque chose avec rien.

Le capital

Aux socialistes, un des auteurs essaie d’expliquer ce qu’est le capital :

« On a beau leur faire voir que le capital – grossièrement symbolisé par eux sous forme de numéraire – est un élément d’une fluidité, d’une prestesse extrême qui glisse à travers tous les décrets, passe entre tous les gendarmes et n’obéit qu’à lui-même ou à la confiance qu’on lui inspire ; que vouloir le supprimer, c’est supprimer la sève qui circule dans les différentes branches du travail ; c’est vider les artères et les veines du corps social pour faciliter son développement ; en un mot, que c’est vouloir l’absurde : rien n’y fait. »

Le marché de dupe avec l’État

Pour que l’État donne de l’ouvrage, il faut lui donner de l’argent. C’est un marché de dupe :

« J’ai besoin d’ouvrage. Pour m’en faire avoir tu retiendras cinq francs sur mon pain, cinq francs sur mon vin, cinq francs sur mon sel et cinq francs sur mon tabac. Cela fera vingt francs. Tu en garderas six pour vivre et tu me feras une demande d’ouvrage pour quatorze. Évidemment je serai un peu plus pauvre qu’avant ; j’en appellerai à toi pour rétablir mes affaires, et voici ce que tu feras. Tu récidiveras. Tu prélèveras autres cinq francs sur mon pain, autres cinq francs sur mon vin, autres cinq francs sur mon sel, autres cinq francs sur mon tabac; ce qui fera autres vingt francs. Sur quoi tu mettras autres six francs dans ta poche et me feras gagner autres quatorze francs. Cela fait, je serai encore d’un degré plus misérable. J’aurai de nouveau recours à toi. »

Les dépenses publiques

L’État est déficitaire : il dépense plus qu’il n’a de recettes et il ne peut plus les augmenter parce que « l’impôt est arrivé à sa dernière limite ».

En fait l’État se comporte comme le père Mathurin, qui peine à joindre les deux bouts parce que ses dépenses débordent ses recettes. Jacques Bonhomme lui dit qu’« il faut tâcher de gagner un peu plus ». À quoi il répond que c’est impossible :

« Alors, il faut se résoudre à dépenser moins. »

Mais le père Mathurin ne veut pas suivre ce conseil. Pour équilibrer son budget il trouve « des prêteurs d’une complaisance charmante », sans augmenter ses recettes « d’une obole ». A-t-il diminué ses dépenses pour autant ? Que nenni. Il les a augmentées. Jacques Bonhomme lui fait observer :

Si l’an passé vous ne pouviez joindre les deux bouts, comment les joindrez-vous, maintenant que, sans augmenter vos recettes, vous augmentez vos dépenses et avez des arrérages à payer?

Le père Mathurin ne veut rien entendre et persévère. Et ce qui devait arriver arriva: « Mathurin mécontenta ses prêteurs, qui disparurent tous. »

Avec ses propos Bonhomme, Jacques n’est-il pas d’une grande actualité ?