Aménagement du territoire : les leçons des deux îles

Deux iles credits Storm Crypt (licence creative commons)

Petit conte de Noël sur la redistribution étatique…

Par Hadrien Gournay.

Deux iles credits Storm Crypt (licence creative commons)

Un récent rapport de la Cour des comptes a montré que le TGV n’était guère rentable. Très vite, des voix se sont insurgées. Comment osait-on opposer à cette Gloire Nationale des considérations bassement comptables ? Que valaient ces arguments de marchands face à la nécessité de l’aménagement du territoire par un État visionnaire ?

Un événement récent permet de jeter un œil neuf sur ce débat contemporain. La découverte d’écrits en provenance de deux îles dont les débris se sont effondrés dans l’océan depuis des temps immémoriaux nous permet de retracer l’histoire d’une civilisation originale. Nous pouvons y trouver quelques enseignements pour notre époque et sur cette question d’aménagement du territoire plus spécifiquement. Cependant, il faut bien reconnaître que si les problèmes étaient proches des nôtres, les cultures et les mentalités différaient totalement, comme le lecteur le constatera.

Dans une première époque, les deux îles formaient deux nations rivales. Dans les deux pays, deux camps s’opposaient. La majorité souhaitait une intervention très forte du pouvoir dans la société alors qu’une minorité avait adopté la devise : « laissons faire les choses mais ouvrons l’œil ».

Comme souvent dans des cas semblables, les dénominations des partis se fixèrent selon le point de vue de la majorité. Estimant que les divergences des partis sur la conduite à tenir ne pouvaient provenir que de différences dont les problèmes touchaient leurs membres, la majorité se reconnut sous l’appellation « les concernés » quand la minorité reçut le qualificatif « d’insouciants » (les « négligents » ou les « indolents » furent également adoptés dans l’une ou l’autre île). Au sein de la tendance majoritaire coexistaient des tendances plus ou moins radicales qui avaient toutes adopté des dénominations particulières. Citons, entre autres, les « volontaires », les « vigilants », les « intransigeants », les « intraitables », les « indignés », les « révoltés ».

Au début de l’histoire connue de nos deux îles, les politiciens majoritaires étaient belliqueux et hostiles à l’introduction des produits en provenance de l’ile rivale dans leur pays afin de « préserver notre industrie » tandis que les minoritaires estimaient que les importations étaient favorables au bien-être de la population et que le « commerce rapproche les hommes ».

Les hommes de paix ne pouvant se faire entendre, une série de guerres particulièrement meurtrières détruisit une grande partie de la population des deux iles. Les survivants constatèrent amèrement que xénophobie et nationalisme avaient mené les hommes à la destruction. Le changement fut tel que, souhaitant jouir d’une paix durable, les deux peuples décidèrent de n’en former qu’un seul. En revanche, concernant l’intervention du pouvoir dans la société et l’économie, les idées ne furent pas modifiées. La majorité considérait que le programme « insouciant » avait été responsable de la guerre. Un interventionnisme radical était admis comme une nécessité. Par exemple, les politiciens décidèrent pour « favoriser l’expansion des deux parties du pays » de construire un pont gigantesque qui serait un lien entre elles. Les insouciants soulignèrent l’absence de rentabilité du projet, argument que la majorité rejeta comme caractéristique de « positions dogmatiques relevant de vues étroitement comptables ».

Les insouciants firent observer à leurs contradicteurs qu’ils ne semblaient guère se préoccuper de présenter une vision cohérente de la vie économique. Auparavant, les concernés accusaient le commerce entre les îles d’être un danger mortel dans chacune d’entre elles et ils voulaient désormais le développer artificiellement. N’ayant pas grand-chose à répondre, les concernés trouvèrent plus commode de retourner l’argument aux girouettes insouciantes « qui ne juraient que par le développement du commerce quand nous formions deux nations et qui ne font rien pour le promouvoir alors que nous sommes unis ».

Les insouciants firent cette réponse : « Il n’y a pas d’incohérence de notre part. Nous ne voulions pas nous opposer au commerce libre entre les deux pays car nous estimions que les gens échangeaient des biens à leur avantage mutuel et qu’il ne pouvait en résulter que des bienfaits pour les deux populations. De même aujourd’hui, une fois le pont construit, le commerce que les gens feront entre eux grâce à lui leur sera bénéfique. Toutefois, en conclure à la nécessité du projet reviendrait à oublier que le pont ne tombera pas du ciel avec ses piliers et ses haubans, qu’il aura un coût, que ce coût sera payé par le contribuable qui aurait pu mettre en œuvre ses propres projets si cet argent lui avait été laissé. Si le pont présentait une utilité pour le pays, l’ensemble des nouvelles activités qu’il rendrait possible aurait une valeur supérieure au coût cumulé de sa construction et de son entretien régulier. Si ses avantages dépassaient ses inconvénients, les gens seraient prêts à payer pour jouir des premiers à un prix inférieur à la valeur que ces avantages ont à leurs yeux, mais supérieur au financement du pont. La rentabilité est donc le signe par lequel l’utilité des travaux se manifeste à nos yeux. Les défenseurs du pont ne prennent même pas la peine de nier que le projet sera un gouffre financier. Lorsque nous combattions pour l’ouverture commerciale au moment où les pays étaient séparés, le projet n’avait aucun coût et la seule chose que nous réclamions était de ne rien faire. »

Ces arguments ne furent pas entendus et le pont fut construit.

Quelques années plus tard, le pays fut confronté à un nouveau problème. On s’aperçut que des populations très importantes se déversaient d’une ile sur l’autre. La cause du phénomène fut vite découverte. Suite aux destructions de guerre ayant inégalement affecté le potentiel productif des deux îles, la richesse des habitants de l’île de l’est représentait le cinquième de celui des habitants de l’île de l’ouest, avec des inégalités similaires dans les deux pays. Pour remédier au problème les politiciens proposèrent un impôt de 40 % sur les revenus des habitants de l’île de l’ouest à reverser à ceux de l’île de l’est de manière à multiplier leurs revenus individuels par trois. Le projet avait évidemment pour but d’équilibrer les revenus de part et d’autre de la mer qui sépare les îles.

Les insouciants s’opposèrent à nouveau au projet.

Ils exposèrent leurs raisons ainsi : « Les partisans du projet constatant la différence de richesse entre les habitants de chacune des îles, prétendent soulager la pauvreté de l’ile de l’est en faisant les poches des contribuables de l’ile de l’ouest. Les conditions de vie seront certes équilibrées de part et d’autre de la mer, si la question n’était que là, nous n’aurions rien à dire. Mais les défenseurs du projet se flattent également de réduire « l’affreux problème de la pauvreté ». Or, nous l’affirmons aujourd’hui la question de la pauvreté sera non résolu mais aggravé si ces mesures sont adoptées. En effet, rien n’indique l’arrêt ou même le ralentissement du fort mouvement migratoire que nous constatons entre les deux parties de notre nation et il est à prévoir, si rien n’est fait, que tout le monde habitera à terme l’ile de l’ouest qui offre une meilleure qualité de vie à ceux y travaillent. Alors l’ensemble de la population jouirait simplement du niveau de vie actuel de l’île de l’ouest. En revanche, le projet qui détruirait toute incitation à se déplacer maintiendrait la richesse moyenne de notre pays à son niveau actuel. En tenant compte d’inégalités similaires dans les deux cas, les pauvres seront plus pauvres si le projet est adopté. »

Ces raisons ne convainquirent pas la majorité de retirer le projet.

Beaucoup de décisions de ce type furent prises par les gouvernements successifs du pays des deux îles. Que ces mesures fussent ou non favorables à son développement, l’économie connut un progrès réel. La production agricole augmenta, l’industrie se développa, l’enrichissement fut général. Le besoin de terres agricoles diminuant en raison de la hausse de la productivité à l’hectare tandis que la demande de logement plus spacieux augmentait, la surface consacrée à l’agriculture était en chute rapide.

Le parti majoritaire s’inquiéta de la situation et, retraçant l’évolution des surfaces cultivées depuis vingt ans, en conclut que si rien n’était fait le pays connaîtrait d’effroyables famines dans deux générations. Il fut donc proposé de sanctuariser les terres agricoles actuelles et même d’en augmenter l’étendue de 30 % afin de s’approcher de la situation antérieure.

Un peu fatigués par les batailles précédentes perdues, les insouciants trouvèrent quand même la force de s’opposer à la proposition : « Il n’y a pas de risque de famine du fait d’un abandon des terres agricoles liées au logement ou aux activités industrielles. Si la nourriture venait à manquer, celle-ci deviendrait de plus en plus chère et se lancer dans l’agriculture de plus en plus rentable, à l’inverse de l’industrie et de l’immobilier. Cela inciterait à réaffecter des terres à un usage agricole. De même, si la surface agricole diminue, c’est parce que, même avec cette diminution, la production agricole a augmenté du fait de la hausse de la productivité. Or, les gens ressentent davantage la nécessité d’améliorer leurs conditions de logement que d’engloutir une nourriture surabondante. »

Cette fois, certains membres de la majorité craignirent que le projet ne bloquât, voire ne remît en cause dans certains cas, la construction de somptueuses villas dont le séjour offrait les agréments qui étaient dans leur esprit la consolation légitime des affres de la vie parlementaire et d’une existence consacrée à l’élévation de la nation. Bien des membres de la majorité trouvèrent les explications des insouciants pleines de bon sens et jugèrent qu’il n’y avait pas à s’inquiéter à l’excès.

Les insouciants eurent pour une fois gain de cause et le projet fut rejeté.

À ce jour, nous n’en savons pas davantage sur l’histoire de ces deux îles, ni sur la cause de leur engloutissement.