Les bienfaits de l’humiliation raisonnée

humiliation credits Norma Desmond (licence creative commons)

Titiller l’amour propre permet parfois de faire avancer les choses !

Par Philippe P.

humiliation credits Norma Desmond (licence creative commons)

Lui, et bien que l’on s’entende très bien, il me faisait enrager depuis longtemps. Beau mec, bardé de diplômes prestigieux, sympa, agréable, bref tout ce qu’il fallait pour faire une superbe carrière. Mais non, il s’entête à se comporter en agent de maîtrise servile, n’ayant pas compris que ce ne sont jamais les meilleurs qui réussissent mais ceux qui osent.

J’avais l’impression d’avoir entraîné un cheval de course qui ne courrait jamais à Longchamp mais qui passerait le restant de sa vie à pâturer comme un hongre ! Nous avions parfois abordé ce sujet mais il restait persuadé que viendrait un jour où sa hiérarchie saurait le distinguer parmi la foule des anonymes et rendre enfin grâce à son investissement personnel ! Ce type a le respect de la hiérarchie chevillé au corps, persuadé qu’un jour il aurait sa chance.

C’est donc un grand rêveur bercé d’illusions qui pense qu’un bienfait est toujours récompensé. Et si je ne doute pas que cela puisse être le cas après notre mort, je suis persuadé en revanche qu’au sein d’une entreprise, si vous bossez sans faire de vague, on vous laissera gentiment à votre place jusqu’à ce que vous partiez vers une retraite bien méritée. Pourquoi changer quelque chose qui fonctionne bien et récompenser quelqu’un qui ne demande rien ?

J’ai beau lui avoir dit maintes et maintes fois de bouger, de se remuer, de faire un éclat, mais rien n’y faisait. Doté d’un respect tout militaire de la hiérarchie, il reste persuadé qu’à l’instar d’un champ de bataille, une entreprise vous reconnaît à votre capacité à tenir sous le feu et ne tarde jamais à vous accorder les galons mérités. Parfois je le sens frustré et j’appuie là où cela fait mal en lui dépeignant le fossé qui existe entre son engagement (contribution) et ce que son entreprise lui donne (rétribution) mais il est doté d’une loyauté qui frise la bêtise. À croire qu’il est actionnaire !

Un soir que je l’avais comme dernier patient, et parce que nous nous connaissons très bien, je lui ai proposé de prendre un verre après notre séance en rejoignant deux de mes ex-patients qu’il avait déjà croisés. Ces deux-là sont son antithèse. Salariés de grands cabinets de conseil, ils ont vite compris que ce n’était pas le mérite qu’on récompenserait mais leur cynisme et leur manière de se vendre auprès d’une hiérarchie qu’ils méprisent généralement avec entrain. Revenus de tout comme deux paras qui auraient réchappé de Dien Bien Phu, il leur en faut beaucoup pour les émouvoir. Et le premier qui les fera bosser pour autre chose que pour eux-mêmes, n’est pas encore né. Si vous voulez les faire rire, il suffit de leur parler de culture d’entreprise.

C’était donc les sujets parfaitement adaptés pour créer un électrochoc chez mon cher patient. Ils s’étaient déjà croisés une ou deux fois et avaient donc eu le loisir de faire connaissance. C’est ainsi qu’à peine assis, ils lui ont demandé si quelque chose avait changé dans sa carrière. Rien n’ayant changé, ils se sont gentiment moqué de lui en lui expliquant que c’était bien pour une entreprise de pouvoir compter sur des salariés motivés et qu’il aurait sans doute la médaille du travail.

Voilà qui n’a pas plu à mon cher patient qui a défendu sa position en arguant d’un défi à relever qui lui permettrait sans aucun doute, selon lui, d’accéder enfin au poste qu’il méritait. Comme cela fait au moins cinq fois qu’il relève des défis sans qu’on le récompense, cela nous a bien fait rire. Malgré ses diplômes prestigieux, il est apparu comme le mouton qu’on tond tous les ans, l’abruti qu’on exploite gentiment en lui faisant miroiter une récompense mais… pour après.

Un de mes ex-patients lui a carrément proposé vingt-mille euros de plus par an pour travailler pour lui dans son cabinet de conseil. Comme il l’a expliqué, n’étant pas lui-même un grand travailleur, il compte essentiellement sur les autres pour faire avancer sa carrière. Et il aurait été heureux de pouvoir compter sur un stakhanoviste comme mon patient pour aller au charbon pendant que lui glandouille au bureau. Comme il l’a expliqué, dans les grands cabinets de conseil, soit on est loyal et travailleur et on finit avec un burnout, soit on comprend que ce métier ne sert à rien et on devient aussi cynique que les associés qui nous exploitent.

C’était une manière de voir assez nouvelle pour mon patient pour qui un chef est forcément quelqu’un qui a été choisi pour ses compétences, ses résultats et sa loyauté. Il a bien tenté de nous faire adhérer à sa vision bisounours du monde de l’entreprise mais ça n’a pas pris et il s’est trouvé très isolé. Nous ne partagions pas sa vision angélique du travail. On aurait cru le type fier d’aller se faire trouer la peau pour une médaille. C’est ainsi qu’au fur et à mesure de la conversation, il s’est trouvé un peu comme le benêt à qui l’on viendrait expliquer que si la fille lui fait des sourires, ce n’est pas pour lui, mais parce qu’elle est prostituée. Passer pour le dernier des michetons n’est pas forcément glorieux pour un ancien de l’ENS.

C’est ainsi que durant une heure et demie, il en a pris plein la tronche pour pas un rond, mais le tout, dans un esprit de bonne camaraderie. Et comme il est tout sauf idiot, je le sentais bouillir petit à petit, lassé de passer pour le dernier des cons face à des mercenaires aguerris. Mais comme il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte, l’heure est donc venue de nous séparer et après moult mojitos, chacun est rentré chez soi.

Je l’ai revu quinze jours après cette petite soirée. Il m’a expliqué que la semaine suivante, il avait pété les plombs lors d’une réunion, en explosant et en demandant à l’un de ses supérieurs s’il ne se foutait pas de sa gueule, ce qui ne se fait pas vraiment dans les bureaux ouatés de sa multinationale. Il a même claqué la porte en menaçant de donner sa démission si les choses ne bougeaient pas.

Et voici que deux jours après cet esclandre, tandis que son supérieur direct lui intimait gentiment le conseil de s’excuser auprès des participants à cette réunion, il a reçu un coup de téléphone direct de la part du numéro deux de l’entreprise qui avait été averti de la scène.

Ce dernier a tenu à le voir et lui a proposé de devenir son adjoint au motif que cela faisait du bien de voir que parmi les cadres de haut niveau, tous n’étaient pas des soumis mais que certains savaient encore ruer dans les brancards et bousculer les choses.

Un mois après, une fois la promotion dûment validée par les RH de son entreprise, c’est chose faite, mon cher patient est devenu adjoint du numéro 2 de l’entreprise et a rejoint le siège historique. À lui, les belles hôtesses, la moquette dans laquelle on s’enfonce aux chevilles et le bureau de palissandre. Il m’a avoué que la soirée à se faire gentiment humilier lui était restée en travers de la gorge et que cela l’avait aidé à se mettre en colère.

Ce ne sont jamais les meilleurs qui réussissent mais ceux qui osent. Parfois il suffit juste de gueuler un bon coup. Voilà, mon cher patient court enfin à Longchamp ! Et comme il me devait une fière chandelle, je lui ai dit que maintenant qu’il était chef, ce serait bien qu’il me prenne un de mes petits patients qui rame pour avoir un stage.

Un jour prochain, je lui avouerai que j’ai fait exprès de ramener les deux affreux pour qu’ils lui en mettent plein la tronche et le déniaisent un peu. Parce que moi, vous comprenez, je suis cadenassé par mon statut, je suis un peu obligé d’être gentil !

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