Enseignement en ligne : la rupture qui menace l’école traditionnelle

Ordinateur portable Transparent Screen Credit Yohann Aberkane (Creative Commons)

Si les cours en ligne ne remplaceront jamais totalement l’enseignement en salle, ils révolutionneront tout de même le marché de l’enseignement.

Par Philippe Silberzahn

Ordinateur portable Transparent Screen Credit  Yohann Aberkane (Creative Commons)

Dans un billet précédent, j’évoquais la grande rupture qui menace les écoles de commerce, à savoir l’enseignement en ligne via l’internet. J’observais, sur la base de récentes expériences aux États-Unis, que les nouvelles technologies sont désormais suffisamment mûres pour permettre le développement d’un enseignement de masse à faible coût, voire gratuit, qui représente une menace majeure pour les écoles de commerce si elles ne réagissent pas (en fait, toutes les écoles traditionnelles, mais je limite mon propos au domaine que je connais, celui des écoles de commerce). Voyons comment se développe ce processus.

L’enseignement en ligne ne fera pas disparaître l’enseignement traditionnel dispensé en salle de classe. C’est en effet une erreur souvent commise que de considérer la réussite d’une innovation en termes de tout ou rien. Or une innovation de rupture remplace rarement entièrement les technologies actuelles. Ce fut certes le cas pour la photo numérique : plus personne n’utilise d’appareil avec un film argentique. Mais la plupart du temps, l’innovation se crée son propre marché, ses propres usages, avec ses propres utilisateurs. C’est ainsi que le four à micro-ondes n’a pas remplacé le four traditionnel, ni le moteur à réaction le moteur à hélice. De même, le magnétoscope n’a pas conduit les gens à cesser d’aller dans des salles de cinéma, bien au contraire. Il s’agit de deux expériences différentes.

Une vidéo nous permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans cette rupture et comment les nouveaux acteurs innovants peuvent en tirer partie. Il s’agit d’une conférence donnée à TED par Daphne Koller, co-fondatrice de Coursera, l’une des startups les plus dynamiques dans ce secteur. Ce qui est important, c’est de voir la rupture comme un processus. Chaque fois que je parle d’éducation en ligne, on me répond avec des arguments statiques : ça ne marche pas, ça ne remplace pas l’enseignement en face, on a déjà essayé et ça n’a pas marché, etc. Ce que Daphne Koller montre, c’est qu’ils voient leurs efforts comme un processus d’apprentissage. Ils savent qu’ils sont encore loin, mais ils sont engagés dans la courbe d’apprentissage de manière déterminée, et ça c’est la bonne idée. Chaque fois que quelqu’un suit un de leurs cours, ils accumulent une quantité d’informations sur le temps que la personne passe sur une question, le type d’erreur commise, etc. C’est ainsi qu’ils peuvent améliorer leur offre.

L’autre chose importante, et très conforme aux travaux de Clayton Christensen, est qu’ils n’essaient pas de concurrencer les écoles traditionnelles, mais s’attaquent aux non-consommateurs, c’est-à-dire à ceux qui, aujourd’hui, n’ont pas accès à l’enseignement. Là aussi c’est intéressant, car leur succès est complètement indolore pour les écoles en place, et le restera un long moment (elles ne perdent pas d’étudiants puisque Coursera vise précisément des étudiants qui ne peuvent pas étudier dans ces écoles). Donc, pendant longtemps, attendez-vous à entendre : « Ah oui l’enseignement en ligne, une niche sympa, mais pas pour nous ». Jusqu’au jour où les effets cumulés de la rupture deviendront manifestes – c’est-à-dire que 90% de la profitabilité de l’industrie sera chez les opérateurs en ligne – et là il sera trop tard pour les écoles classiques. On retrouvera le même phénomène que pour les compagnies aériennes. Le low-cost ne représente qu’une partie faible du nombre de passagers transportés, mais une grande majorité des profits.

Encore une fois, la question à mon sens n’est plus si l’enseignement en ligne sera important ou pas. Il le sera. Il ne remplacera jamais totalement l’enseignement en salle, car il a ses limites (attribution de diplôme, passage d’examen contrôlé, dimension humaine de l’apprentissage, etc.). Mais il sera important. La vraie question est de savoir si les acteurs en place, écoles de commerce en ce qui me concerne, veulent être des acteurs de cette révolution qui arrive. Elle se fera, mais peut-être sans eux. Et, comme d’autres dans d’autres industries, ils seront marginalisés.


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