La chemise fantaisiste n’est plus politiquement correcte

Matt Taylor (photo Twitter)

Le port d’une chemise fantaisiste a récemment été la cible d’une hystérie collective.

Par Philippe P.

Matt Taylor (photo Twitter)
Matt Taylor (photo publiée sur son compte Twitter)

 

Avec le politiquement correct, on n’a jamais fini d’en finir. On croit avoir touché le fond mais, comme dans les parkings Vinci, on s’aperçoit qu’il y avait un autre sous-sol. L’antiracisme, l’antisexisme et de manière générale la lutte contre la discrimination se découvrent chaque jour un nouveau cheval de bataille et n’en finissent plus de traquer la déviance là où les gens normaux ne l’aurait pas vue.

C’est d’ailleurs l’un des traits diagnostiques de la personnalité paranoïaque décrits par le DSM. C’est ainsi que le paranoïaque discerne des significations cachées, humiliantes ou menaçantes, dans des événements anodins tandis qu’il s’imagine des attaques contre sa personne ou sa réputation, auxquelles il va réagir par la colère ou la rétorsion .

Et j’ai eu maintes fois l’occasion de le souligner, la paranoïa autrefois dénommée folie raisonnante est à l’instar du CO2, qui est un gaz inodore et mortel, un phénomène mortifère qui prend de l’ampleur sans qu’on ne le remarque. Les paranoïaques souffrant d’une hyper-inflation du moi ont tôt fait de faire entrer autrui dans leur délire sans que ce dernier ne remarque justement l’aspect effrayant des thèses défendues. C’est ainsi que la folie à deux est un type de délire non schizophrénique dans lequel la vision délirante du monde du patient souffrant de paranoïa est adoptée par d’autres individus avec lesquels il est en contact et constitue une forme d’hystérie collective.

Chitonophobie !

C’est ainsi que cette hystérie collective s’en est récemment pris à des chemises. Comme je ne savais pas traduire « chemise » en grec ancien, j’ai simplement utilisé le terme chiton qui est un vêtement traditionnel de la Grèce antique, afin de trouver une racine à cette nouvelle phobie. C’est la raison pour laquelle je parle de « chitonophobie », un néologisme adapté aux circonstances. J’en veux pour preuve les deux exemples suivants.

La chitonophobie est l’hostilité, explicite ou implicite, envers des individus dont les préférences en matière de chemises vont vers les tissus imprimés humoristiques ou décalés.Philippe Psy

Voici peu de temps, un groupe de scientifiques réalisait l’exploit de faire atterrir la sonde spatiale Rosetta sur une comète située à cinq-cent millions de kilomètres de la terre. On aurait pu saluer l’exploit et se demander de quelle manière la science allait bénéficier de cette incroyable odyssée. C’était sans compter les khmers de surveillance qui n’ont eu d’yeux non pour cet exploit mais pour la chemise que portait Matt Taylor, le responsable du programme. Il faut dire que ce dernier, sans doute pour souligner sa bonne humeur et casser les codes trop austères de la science, portait pour l’occasion une chemise ornée de pin-ups, laquelle a été jugée « sexiste ». Certains y auraient même vu une manière inconsciente de prouver que la science est généralement un milieu masculin sexiste. Plutôt que de laisser les choses se tasser, en se souvenant que les gros titres du jour servent à emballer le poisson le lendemain, notre pauvre scientifique s’est cru obligé de s’excuser pour sa chemise.

Quel mal avait-il commis si ce n’est, en tant que mâle hétérosexuel, de porter une chemise imprimée de pin-ups ? Est-ce un crime ? Au pire, on peut juger sa chemise laide et imaginer qu’il préfère les bimbos que les thons, mais elle n’indique en rien ce que Matt Taylor pense des femmes en général. C’est une interprétation qui n’appartient qu’à celui-celle qui la fait que de dire que le port d’un tel vêtement serait sexiste.

Plus récemment, c’est Kim Kardashian qui s’est trouvée accusée de discrimination pour avoir porté un chemisier imprimé de silhouettes de geeks, ces caricatures de scientifiques portant lunettes et nœuds papillons. On l’a donc accusée d’offenser la science parce que les personnages figurant sur le chemisier seraient des « personnes socialement maladroites en blouse blanche et lunettes épaisses, posant d’une manière peu flatteuse, tenant des ustensiles de laboratoire ou écrivant des équations sur des tableaux noirs ». Des ingénieurs quoi, tels que j’en reçois régulièrement dans mon cabinet, et qui m’avouent que s’ils sont champions pour résoudre des équations différentielles, ils ont un peu plus de mal avec les rapports sociaux en général et les femmes en particulier.

Ces deux exemples démontrent clairement la paranoïa de notre époque. Car lorsque les scientifiques portent des chemises rigolotes, on les accuse de sexisme, tandis que lorsqu’ils sont trop ternes et proches du stéréotype de l’ingénieur, ils en souffrent et n’aiment pas que l’on se moque d’eux. L’idéal finalement est de s’enfermer dans une minorité à laquelle on reconnaitra des droits et notamment celui de se plaindre.

Minorité opprimée et absence d’humour

Finalement, plutôt que de se répandre en excuses, de faire leur mea-culpa, ou plutôt leur autocritique, comme savait si bien y inciter l’ex-URSS au cours des célèbres purges de Moscou, ces personnes dont on a critiqué la chemise auraient dû s’offusquer et se plaindre de chitonophobie afin de souligner qu’elles-mêmes, quels que soient les reproches qu’on leur faisait, appartenaient aussi à une minorité opprimée ; celle de ceux qui décident de porter des chemises avec des imprimés fantaisistes. Et comme c’est celui qui se sent le plus opprimé qui gagne dans cette nouvelle hystérie collective, il n’est pas dit que Matt Taylor ou Kim Kardashian auraient eu à s’excuser mais bien au contraire, que ce sont leurs accusateurs qui auraient dû le faire pour crime de chitonophobie.

On peut aussi, et c’est sans doute ce qui arrivera, pencher vers une neutralité de bon aloi afin d’éviter qu’un paranoïaque, quel que soit son groupe d’appartenance, ne distingue dans notre manière d’être une quelconque atteinte à la dignité d’un quelconque groupe de personnes érigé en club de martyres.

Le Larousse précise que l’humour, au sens large, est une forme d’esprit railleuse « qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde, ou insolite de certains aspects de la réalité ». Quand on se moque d’une catégorie de personnes, il est fort à parier que l’on appartient soi-même à une autre catégorie que l’on moquera aussi. Nous sommes des animaux sociaux et tout individu normal sait parfaitement distinguer l’humour de la méchanceté sans que l’on n’ait besoin de ces redresseurs de tort dont le faible nombre n’est qu’amplifié par le tambour vide des réseaux sociaux relayés par une presse exsangue n’ayant plus rien d’intéressant à dire.

Le paranoïaque est un pervers qui méconnait sa perversité. Il ne vous frappe pas, pas plus qu’il ne vous vole ou ne vous viole. De manière bien plus pernicieuse, il s’empare insidieusement de votre psychisme, de vos élaborations mentales, afin de les façonner de manière à les rendre compatibles avec sa manière rigide et pathologique de voir le monde. Son but est de vous persécuter pour vous amener malgré vous à être gouverné par ses desseins pervers. Il vous amène à vous croire responsable d’un pseudo-désastre qui n’existe que dans son cerveau malade.

Pas de chance pour nous car l’humour et la dérision, et dans une plus large mesure la liberté de parole, sont gravement menacés. Car si le DSM omet de le préciser, les paranoïaques se distinguent par une absence totale d’humour. Et à ce titre, l’humour est le meilleur rempart contre les paranoïaques.


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