BCE : Des plans d’irrigation pendant le déluge

Pompiers Credit bmerie (Creative Commons)

Le président de la BCE, Mario Draghi, promet une inondation monétaire en vue de relancer l’économie.

Par Jean Yves Naudet
Un article de l’aleps

Pompiers Credit bmerie (Creative Commons)

La formule est de Jacques Rueff en 1967, à propos de la création de nouvelles liquidités internationales (les DTS) par le Fonds monétaire international. Elle s’applique à merveille aujourd’hui, au vu de la politique monétaire dite « non-conventionnelle » des banques centrales. On a cru longtemps que la Banque centrale européenne, protégée par ses statuts et la vigilance allemande pourrait éviter tout dérapage de la politique monétaire. Mais Mario Draghi n’a écouté que son bon cœur : face au fameux risque de déflation, la BCE serait prête « pour relancer l’économie » à injecter jusqu’à 1000 milliards d’euros supplémentaires en Europe, y compris en rachetant de la dette publique, c’est-à-dire en prêtant à des États en faillite. 1.000 milliards, c’est une bricole : la moitié du bilan de la BCE !

La mission de la BCE : maintenir la stabilité des prix

Les textes européens précisent pourtant que l’objectif principal de la Banque centrale européenne est de maintenir la stabilité des prix. Cet objectif allait de soi, le succès de la politique de stabilisation par la Bundesbank (mise en place par Ludwig Erhard) avait décidé les Européens à considérer l’inflation comme un poison pour la croissance économique. Mais le traité de Maastricht avait déjà introduit quelque « souplesse » : la création de l’euro s’accommodait de 2% d’inflation. Ce chiffre n’avait aucune base scientifique, il résultait d’un compromis entre les tenants de la rigueur monétaire et ceux qui souhaitaient « mettre un peu d’huile dans les rouages » : le ver était dans le fruit.

Peu à peu, surtout depuis la crise de 2008 et la récession de l’économie européenne, (l’Europe est la région du monde qui connaît la plus faible croissance), on a vu les dirigeants de la BCE desserrer la vis, par des taux d’intérêt toujours plus bas, puis avec des injections massives de liquidités, se rapprochant ainsi des politiques dites de « quantitative easing » pratiquées aux États-Unis, au Japon ou au Royaume-Uni, dans l’espoir que l’inondation monétaire contribue à la relance de l’économie.

Voilà donc la revanche des keynésiens sur les monétaristes, des partisans des politiques monétaires conjoncturelles sur ceux des politiques automatiques, des interventionnistes sur les libéraux, du laxisme monétaire sur la rigueur. Avec, en arrière-plan, l’idée que c’est la demande qui stimule l’économie, que ce soit par des relances monétaires ou budgétaires. On revient donc à l’hérésie de Malthus (c’est le manque de débouchés qui crée la crise donc il faut en créer artificiellement) contre la loi de Say (c’est l’offre qui seule crée des débouchés, et l’offre ne peut s’accommoder d’un argent à bon marché, qui fausse la concurrence, les prix, et finance n’importe quoi).

1000 milliards de liquidités supplémentaires !

Jusqu’à maintenant, en Europe, on n’avait pas encore poussé cette politique jusqu’au bout. C’est ce pas que Mario Draghi vient de franchir, verbalement pour l’instant. Obsédé par le fantasme de la déflation, « super Mario » a annoncé, le 6 novembre, lors de la réunion mensuelle de la BCE, qu’il ferait « tout ce qu’il faut » pour soutenir l’économie européenne. Non seulement le principal taux directeur a été maintenu à 0,05% (ce qui, compte tenu de l’inflation, signifie un taux réel négatif), mais il a précisé que la politique actuelle d’achats d’actifs par la BCE (créances titrisées de PME et obligations sécurisées des banques) allait se poursuivre au moins pendant deux ans : une création monétaire massive pour « relancer le crédit » et, au-delà, l’économie.

Le meilleur était à venir ; le communiqué indique que ces mesures feront augmenter son bilan, jusqu’à retrouver le niveau de la période de création monétaire massive (mars 2012). Ce qui signifie une injection de liquidités allant jusqu’à 1000 milliards d’euros de plus. Comme le bilan de la BCE est d’environ 2000 milliards, c’est donc un accroissement de celui-ci de 50% !

Mais la BCE pourrait-elle trouver pour 1.000 milliards d’euros de titres privés qu’elle pourrait racheter ? On ne le croit guère dans la conjoncture actuelle. Il faudrait donc faire autre chose, à l’image des banques centrales américaine et japonaise : on rachèterait des titres de la dette souveraine.

Le rachat de dette souveraine ?

Bien sûr, les textes européens l’interdiraient. Il est interdit à la BCE de prêter directement aux États. Donc, pas moyen de « faire tourner la planche à billets » au profit des États pour financer leurs déficits budgétaires.

Qu’à cela ne tienne : on rachètera des titres de la dette publique sur le marché dit « secondaire », celui qui met en présence la BCE avec des banques qui ont déjà refinancé des titres publics déjà en circulation. On ne donne pas de l’argent aux États, mais aux banques qui ont prêté de l’argent aux États : voilà un tour du « magicien » Draghi.

Mais, bien entendu, que les euros soient émis par la BCE contre des prêts directs aux États ou contre des titres de prêts aux États consentis par d’autres intermédiaires financiers, cela revient au même : la quantité de monnaie émise peut augmenter « sans fixer de limite quantitative » précise Draghi.

Voilà bien une aubaine pour les États les moins solvables : ceux qui hésitent aujourd’hui à les financer hésiteront moins désormais puisqu’ils peuvent revendre leurs créances douteuses à la BCE. Et Mario Draghi a parlé précisément d’obligations d’État de un à trois ans.

Mieux encore : lors d’une précédente opération de ce type, au plus fort de la crise grecque, la BCE avait le statut de créancier privilégié : en cas de banqueroute d’un pays émetteur, elle devait être remboursée avant les autres, ce qui incitait les autres préteurs à une grande prudence, de peur de ne pas être remboursés quand leur tour viendrait. Désormais, super Mario renonce à ce statut ! Le message est donc clair : prêtez sans crainte aux États ; si par malheur ils ne remboursent pas, la BCE, qui aura racheté une partie de ces titres, ne demandera pas à être remboursée en premier.

Il est difficile d’envoyer signal plus laxiste aux États, comme aux préteurs : la BCE veille, dormez tranquille. Elle élimine le risque et fournit de quoi financer les déficits publics ! Elle fournit la drogue monétaire quasi-gratuitement et elle soignera ceux qui risquent l’overdose… Le président de la Bundesbank lui-même avait déclaré que ce type de politique « peut rendre accro, comme une drogue ».

Lénine en a rêvé, Draghi l’a fait !

Faut-il s’en inquiéter ? Officiellement, la décision de la BCE a été unanime ; pas question de rendre publiques les inquiétudes allemandes. Mais il y a pourtant de quoi s’inquiéter. C’est un signal envoyé aux États : ne vous souciez pas de vos déficits publics ; continuez à les financer par l’émission de titres de dette publique, les marchés vous feront confiance, puisque la BCE joue au super-assureur. De quoi encourager les pays dans leurs dérives budgétaires. Certes les marchés ont salué les annonces de la BCE, mais la confiance dans cette nouvelle technique ne pourra-t-elle pas disparaître brutalement et laisser place à la défiance ?

Une telle politique revient à créer des liquidités, or la création monétaire débouche toujours au mieux sur des bulles spéculatives, au pire sur l’inflation généralisée. Lénine, qui s’y connaissait en subversion, affirmait que le « meilleur moyen de détruire le capitalisme est de corrompre sa monnaie ». Détail croustillant : c‘est Keynes qui, en 1919, cite cette phrase de Lénine. Lénine en a rêvé ? Super Mario va le faire !


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