Le capitalisme américain, imparfait et indépassable

Times Square USA Credit cgc76 (Creative Commons)

Les raisons de la croissance US sont davantage liées aux fondements de la société américaine qu’à la politique économique.

Par Guy Sorman

Times Square USA Credit cgc76 (Creative Commons)

L’économie américaine a renoué avec une croissance de 3% et un chômage inférieur à 6%. Leaders politiques, directeurs de banques centrales, gourous en économie, chacun se vante d’avoir vaincu la crise financière de 2008. Et si aucun de ces acteurs n’avait joué le moindre rôle dans ce redressement économique ? Quand on observe les tendances de long terme, dans quelque pays que ce soit, aucune relation claire ne s’impose entre succès économiques et politiques économiques. L’inverse est plus simple à démontrer : il est plus facile de briser « l’esprit animal » (une expression de John M. Keynes) que de le stimuler. Détruire la propriété privée, expulser les entrepreneurs, multiplier les réglementations, fermer les frontières, imprimer de la monnaie sont des méthodes éprouvées pour tuer la croissance. Comment la relancer n’est pas un défi symétrique.

Le miroir aux alouettes des politiques conjoncturelles

Le déficit du budget fédéral, initié par Georges W. Bush et accentué par Barack Obama en 2008, a-t-il ranimé l’économie ? Même les partisans du keynésianisme aux États-Unis, comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, ne le prétendent pas : ces dévots prétendent plutôt que le redressement aurait été plus rapide et plus soutenu si le déficit avait été plus conséquent : une pensée magique, où on ne peut prouver aucun lien de cause à effet.

Il en va de même pour les banques centrales, qui ont joué ou prétendent avoir joué un rôle déterminant dans le redressement, en abaissant les taux d’intérêt à zéro, avant de créer de la monnaie (quantitative easing), après l’échec de la réduction des taux. Il est en fait impossible de démontrer un lien entre ces politiques monétaires laxistes et la reprise de l’économie américaine : les dates ne coïncident pas. Il reste aussi à prouver que cet argent facile n’a pas été mal investi, annonciateur de risques majeurs dans les prochaines années. Enfin, dans le cas des États-Unis, on s’interrogera sur le lien entre cette création de monnaie et l’enrichissement spectaculaire d’une poignée de magnats de Wall Street.

La solidité des tendances structurelles

Plus probablement, le redressement américain s’explique non pas par des politiques économiques « créatives » de court terme (largement dictées par les médias, les politiciens étant supposés agir même quand ils feraient mieux de ne pas agir), mais par des tendances structurelles de très long terme. On pourrait dire que les causes de la croissance actuelle sont exactement les mêmes que celles qui ont fait des États-Unis la première économie mondiale, de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui.

Ces causes sont davantage liées aux fondements de la société américaine qu’à la politique économique. Ainsi peut-on affirmer que la démocratie fut historiquement le moteur de la croissance : les salaires étant relativement élevés dans une société égalitaire, avec une population dispersée sur un vaste territoire, les entrepreneurs américains durent innover plutôt que d’exploiter une main-d’œuvre bon marché. À l’exposition internationale de Saint-Louis en 1904, les délégations européennes furent abasourdies par la mécanisation de l’économie américaine : une conséquence directe de la démocratie. Cet esprit égalitaire explique une autre clé du succès américain : la standardisation – une production de masse au coût le plus bas, pour satisfaire des consommateurs qui exigent tous les même produits et les même services. Ce qui, il y a un siècle, s’est révélé prophétique pour la production automobile ou les services et s’étend aujourd’hui à l’industrie des réseaux sociaux. Ces raisons profondes des succès passés s’appliquent toujours, comme l’illustre le nombre de brevets triadiques (États-Unis, Europe, Japon), enregistrés chaque année, sans que la crise de 2008 n’ait interrompu la tendance : les États-Unis restent en tête, devant l’Europe et le Japon, loin devant la Chine, dont les brevets ne valent, pour la plupart, qu’en Chine.

Évidemment, ce capitalisme triomphant n’aurait pu s’imposer sans État de droit. Et, en dépit de l’augmentation des restrictions sur « l‘esprit animal » par le gouvernement fédéral, l’Amérique n’est pas un État-providence : l’entrepreneuriat privé demeure la règle. Et le récent succès du parti Républicain aux élections illustre combien les électeurs souhaitent qu’il en reste ainsi pour longtemps. Le redressement économique n’a absolument pas servi le camp d’Obama, le peuple sachant d’instinct qu’une économie forte n’est pas le résultat des initiatives ou déclarations de la Banque et de l’administration fédérale.

Deux questions sensibles

Mais deux questions sensibles menacent toujours le capitalisme américain, davantage liées à la politique qu’à l’économie.

L’immigration demeure controversée dans un pays fondé par les immigrants. Il est envisageable qu’aucune loi ne parviendra à limiter ou organiser l’immigration dans les années à venir. L’immigration restera un procédé auto-sélectif, le pays en a besoin et les immigrants ne cesseront de prouver qu’ils apportent davantage au pays que ce qu’ils reçoivent d’un État-providence plutôt avare. L’immigration restera dictée par le marché et non par le Congrès.

L’autre squelette dans le placard est le débat sur l’inégalité. La controverse demeure assez académique. Il me semble que les revenus et l’utilité sociale des magnats de la finance devraient être mesurés non seulement selon les sommes qu’ils gagnent, mais aussi sur celles qu’ils reversent par leurs impôts, et la philanthropie (un milliard par an pour George Soros, par exemple). Les autres, la vaste classe moyenne ne bénéficie-t-elle de la croissance retrouvée ? Cela peut sembler exact si l’on prend en compte les salaires avant les aides sociales. Mais c’est faux en pouvoir d’achat : les prix baissent, les services s’améliorent (les téléphones portables, par exemple). Le pouvoir d’achat réel et la Liberté de choix (un concept de Milton Friedman) ne cessent d’augmenter aux États-Unis, même quand les salaires progressent peu ou pas.

Le capitalisme américain est évidemment imparfait, mais aucun modèle concurrent ne pointe à l’horizon. Et conserver un pays démocratique plutôt que despotique à la tête de l’économie mondiale offre de surcroît des avantages réels, quoique non mesurables, à tous les non-Américains.


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