Extrémistes et modérés : la distinction majeure ?

jekyll and hyde credits maria_lc (licence creative commons)

Ce ne sont pas les militants haïssant la société dans laquelle ils vivent qui construisent l’histoire de l’humanité,

Ce sont les gouvernants modérés, les chefs d’entreprise, les chercheurs, les grands artistes, les grands penseurs qui construisent l’histoire de l’humanité, pas du tout les militants haïssant la société dans laquelle ils vivent.

Par Patrick Aulnas.

jekyll and hyde credits maria_lc (licence creative commons)

Les typologies binaires abondent dans le domaine politique. Elles doivent sans doute satisfaire l’esprit humain par leur simplicité guerrière. On doit choisir son camp : ami ou ennemi. Ainsi sommes-nous priés d’être de droite ou de gauche, conservateur ou progressiste, étatiste ou libéral. Jadis, les marxistes utilisaient un vocabulaire militaire et l’on pouvait appartenir aux ennemis de classe sans l’avoir le moins du monde souhaité. Le fondamentalisme islamique catégorise également l’humanité en deux groupes : croyants et incroyants. Les seconds ne méritent pas de vivre, cela va de soi. On finit parfois par se demander si la puissance opérationnelle de la numération binaire, base technologique des langages informatiques, ne déborde pas vers le social et le politique.

Chacun comprend également, sauf les esprits les plus obtus ou les idéologues les plus rigides, que cette tendance à la dualité est une simplification abusive de la réalité. Cette dernière comporte plutôt cinquante nuances de gris. De l’extrême-gauche à l’extrême-droite se déroule un continuum que les organisations existantes ne représentent qu’imparfaitement. Adhérer à l’une d’entre elles, c’est déjà accepter d’abandonner un peu de sa singularité. Mais le social ne peut fonctionner qu’en simplifiant l’extrême diversité humaine et en regroupant les individus en catégories plus ou moins pertinentes.

Les extrémistes : loin du réel

La distinction entre extrémistes et modérés semble a priori tout aussi simpliste. Mais à y regarder de plus près, il n’en est rien. Cette distinction ne renvoie pas à deux camps s’opposant l’un à l’autre mais à deux sensibilités : les adeptes de la radicalité et les tenants de l’adaptation progressive. En politique, les extrémistes sont farouchement contre ce qui existe. Ils prônent la révolution, la table rase, la reconstruction. Leur idéal est très éloigné de l’existant, qu’il s’agit pour eux de détruire afin de lui substituer des réalisations d’une ambition plus haute. Les communistes veulent une société sans classes, les fascistes une société autoritaire et hiérarchisée sur le modèle militaire, avec un État très puissant. Paradoxalement, ils ont tous deux construit les pires dictatures de l’histoire. Le culte de l’État a conduit certains socialistes modérés à migrer vers le fascisme au milieu du 20e siècle. Ainsi Marcel Déat, député socialiste de 1926 à 1933, devient ensuite un nationaliste et un ministre du gouvernement du Vichy. D’autres socialistes suivront la même évolution : Charles Spinasse, Paul Rives, René Château. Les itinéraires extrémistes peuvent être paradoxaux. Ainsi le philosophe Roger Garaudy (1913-2012), d’abord membre du Parti communiste français, se convertit ensuite au catholicisme, puis à l’Islam avant d’évoluer vers l’extrême-droite en niant l’existence du génocide juif par les nazis.

L’extrémisme est ainsi une question de personnalité, recouvrant parfois même une faille psychologique. La versatilité est d’ailleurs une constante de l’extrémisme. En France, le Front National, qui avait une doctrine économique plutôt libérale à l’origine, est devenu très interventionniste. Son électorat est tout aussi versatile puisqu’il comporte beaucoup de transfuges de la gauche radicale.

L’extrémisme peut aussi rester un idéalisme pur, sans aucune chance de réalisation, à moins que le paradis terrestre puisse exister ici-bas. Les libertariens rejettent ainsi la coercition étatique et souhaitent que le marché et la coopération libre entre les individus soient les déterminants fondamentaux du social. Pour les puristes de la doctrine libertarienne, l’État, devenu surpuissant dans les sociétés développées, doit disparaître.

La classification la plus courante distinguant extrême-droite, résistant violemment au changement, et extrême-gauche, prônant tout aussi violemment un changement radical, est donc très imparfaite. Le changement tant souhaité n’est sans doute pas le même à droite qu’à gauche, mais le radicalisme des positions extrêmes suppose, en cas de conquête du pouvoir, une évolution rapide et profonde qui aboutit dans tous les cas à la perte de contrôle et à la dictature ou au totalitarisme. Les extrémistes ne confondent pas les dictatures de droite et les dictatures de gauche et regardent même l’autre extrême en ennemi irréductible. Mais pour un modéré épris de liberté, la dictature est toujours la dictature, quel que soit le pitoyable habillage idéologique. Où, d’ailleurs, classer les libertariens dans la bipolarisation droite-gauche ? Tâche bien difficile puisqu’ils se posent a priori en ennemis de l’État alors que les autres extrémismes regardent l’État comme un instrument de mise en œuvre de la marche vers l’éden, qui se révèle toujours être en pratique une descente aux enfers.

Les religions ont aussi leurs extrémistes, qu’on les qualifie de fondamentalistes ou d’intégristes. L’analyse sémantique précise n’étant pas notre propos, il suffit de les définir comme des croyants particulièrement traditionalistes ayant une forte propension à faire prévaloir un dogme ancien sur les réalités contemporaines. Le monde dans lequel nous vivons est rejeté comme contraire à la doctrine religieuse, parfois interprétée de façon littérale. Ainsi, les fondamentalistes musulmans font de la littéralité du Coran leurs préceptes de vie sans se soucier aucunement du fait que ce texte date du début du 7e siècle. Cet extrémisme très archaïsant semble d’ailleurs aujourd’hui séduire une très petite minorité de la jeunesse française qui part combattre aux côtés des fanatiques de Daesh.

L’attractivité de l’extrémisme sur la jeunesse est une constante. Il n’y a donc là rien de bien nouveau. Pour manifester leur rejet d’une société qui les accueille mal (chômage massif des jeunes) quoi de plus radical pour cette jeunesse à la dérive que d’adhérer à un fondamentalisme d’origine non occidentale ?

La duplicité du discours extrémiste

extremeiste modéré honnade mélenchon rené le honzecLe projet des extrémistes étant très éloigné de la réalité présente, il est toujours très chimérique et par conséquent ne se réalise jamais. Tout au plus, les extrémistes peuvent-ils parfois profiter de la décomposition d’une société pour tenter d’imposer leurs solutions. Leur accession au pouvoir se fait par la violence : révolution ou coup d’État. Un régime autoritaire est institué renforçant considérablement la puissance de l’État, mais l’ambition initiale est déjà abandonnée. Seule subsiste la dictature. Ces cas d’accession au pouvoir étant statistiquement rares, les extrémistes se manifestent surtout par leur opposition. Dans les régimes démocratiques, les opposants radicaux disposent de la liberté d’expression et de la possibilité de manifester dans les lieux publics. Leurs chances d’accéder au pouvoir étant très faibles, ils peuvent confortablement tenir un discours très idéaliste et mobiliser ainsi un petit noyau de militants et de sympathisants. On peut proposer un SMIC net à 1500 ou 2000 € tant que l’on n’a aucune chance de devoir le mettre en place. On peut proposer de sortir de l’euro, tout en connaissant bien les conséquences, tant que l’on reste convaincu que la réalisation est politiquement impossible. Il y a donc une duplicité extrémiste, sorte de un piège fonctionnant plutôt bien en période de crise. L’extrémisme est ainsi, en démocratie, un refuge pour mécontents : peu importe la pertinence du projet. Nous ne sommes pas dans la rationalité mais dans l’émotivité.

Les modérés : pour des évolutions maîtrisées

Les modérés ne se caractérisent pas par des ambitions moindres que les extrémistes mais par un plus grand réalisme. Leur éventuel idéalisme tient compte de l’inertie du réel. Pour faire bouger le monde, mieux vaut procéder par étapes, en partant de l’existant pour le faire évoluer. Les modérés savent que le changement véritable suppose du temps. La propension des extrémistes à se raconter de belles histoires sur le devenir à court terme n’est pas leur fait. Ils acceptent bon gré mal gré la situation présente qu’il s’agit d’infléchir souplement. La révolution leur est étrangère comme praxis mais ils l’acceptent comme concept. Ainsi, les grands bouleversements de l’histoire de l’humanité – révolution agricole au néolithique, révolution industrielle au 19e siècle – ont droit à ce qualificatif parce qu’ils représentent une évolution fondamentale de l’humanité. Mais les révolutions politiques (1789 en France, 1917 en Russie par exemple) ne constituent que des soubresauts de sociétés bloquées aboutissant à une modification brutale de la structure sociale et de ses normes juridiques. L’humanité dans son ensemble n’y gagne rien, mais elle doit subir les exactions à l’encontre des modérés, vite qualifiés de contre-révolutionnaires.

Les modérés sont représentés par toute une panoplie de mouvements politiques. Ainsi, la sensibilité libérale correspond à un spectre très large. Vers la gauche, elle commence avec les sociaux-libéraux appartenant en général à des partis sociaux-démocrates, se poursuit avec les chrétiens-démocrates et divers centristes. Vers la droite, elle s’arrête aux partis libéraux pouvant comprendre des libertariens modérés acceptant de composer avec un État réduit à ses fonctions régaliennes. Il en résulte une interpénétration structurelle : un socialiste de la droite du parti peut être plus proche d’un libéral de l’UDI ou de l’UMP par exemple que d’un socialiste de la gauche du parti. Le dialogue est donc facile entre modérés et seule la ridicule théâtralisation des campagnes électorales l’occulte. Pour se démarquer de l’adversaire politique, les modérés jouent la comédie du clivage profond, mais il ne s’agit que d’un spectacle électoraliste de mauvais goût.

Où commence l’extrémisme ?

La question de la limite se pose évidemment, mais elle doit être appréhendée objectivement. L’approche objective correspond au degré de radicalité à court terme du projet par rapport à la réalité sociale. L’approche subjective correspond au ressenti qui domine dans tel ou tel mouvement politique. Les militants de Lutte Ouvrière peuvent ressentir comme extrémistes les militants de la droite de l’UMP, partisans de limiter fortement l’interventionnisme étatique. Des libertariens peuvent ressentir comme extrémistes les sociaux-démocrates, farouches défenseurs de l’État-providence. Il n’empêche que les projets politiques de l’UMP et du Parti socialiste restent modérés car ils partent du réel et veulent l’infléchir progressivement, sans radicalité. Le critère se situe donc dans la radicalité ou la progressivité du projet politique, dans sa praticabilité également.

La distinction modérés-extrémistes n’est cependant pas statique. Ce qui paraît aujourd’hui modéré aurait pu paraître extrémiste voici quelques décennies. La position des catholiques sur les problèmes sociétaux offre ici un exemple très illustratif. Dans le dogme catholique, le divorce reste interdit par le droit canon car le mariage est considéré comme un sacrement ne pouvant être dissous. Mais, en pratique, nombreux sont les catholiques qui divorcent et parfois se remarient, même si leur remariage doit rester purement civil. Ce qui aurait été considéré comme un comportement extrême en 1950 est devenu courant aujourd’hui. Il en va de même de la contraception ou de l’interruption volontaire de grossesse, considérées jadis comme totalement inacceptables par l’Église, mais aujourd’hui couramment pratiquées. Le PACS (Pacte civil de solidarité), qui avait suscité une opposition farouche de l’Église, rencontre un succès croissant dans la jeunesse, qui fuit les contraintes juridiques du mariage, la jeunesse catholique ne se tenant pas à l’écart de cette évolution.

Seuls aujourd’hui les intégristes les plus radicaux considèrent que le divorce, la contraception, l’IVG ou le PACS sont des évolutions diaboliques. Mais il s’agit de militants extrémistes. La communauté chrétienne dans son ensemble a accepté ces évolutions. Il en ira évidemment de même de l’extension du mariage aux couples homosexuels qui, au demeurant, ne représentent statistiquement que très peu de chose. Les objurgations actuelles des opposants intégristes se perdront dans la grande rumeur de la marche de l’histoire.

Le sens de l’histoire

Il y aurait donc un sens de l’histoire. C’est probable. Mais cela ne signifie pas que les extrémistes soient en avance sur les modérés, bien au contraire. La révolution russe de 1917 prouve clairement que les bolcheviks se sont fourvoyés. Le monde n’est pas devenu communiste. Les monarchistes de l’Action Française, dans la première moitié du 20e siècle, les fascistes italiens ou les nazis allemands se sont lourdement et dramatiquement trompés. Les bouleversements violents n’apportent en général rien de durable. Les évolutions profondes se situent dans le registre de la modération et de l’évolution maîtrisée. Le sens de l’histoire est à découvrir jour après jour, avec constance et dans le respect de la diversité. Il est d’ailleurs assez probable que l’extrémisme d’opposition qui existe dans toutes les démocraties se situe à contre-courant de l’histoire. Ce sont les gouvernants modérés, les chefs d’entreprise, les chercheurs, les grands artistes, les grands penseurs qui construisent l’histoire de l’humanité, pas du tout les militants haïssant la société dans laquelle ils vivent. Le négativisme extrémiste s’oppose au positivisme modéré, mais c’est bien ce dernier qui se concrétise par des changements progressifs configurant pas à pas notre devenir.
Oscillant entre colère et utopie, entre négativisme brutal et idéal inaccessible, l’extrémisme a donc peu de chances de bâtir l’avenir. Construire solidement suppose réflexion, sagacité et constance. On serait tenté de rappeler la morale bien connue de la fable de la Fontaine intitulée Le Lion et le Rat : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ».