Multilinguisme : une revanche des anciennes colonies

Education, Kampong Cham, Cambodia Credit ILO in Asia and the Pacific (Creative Commons)

Les peuples des territoires jadis colonisés ont un avantage linguistique sur les anciens empires.

Les peuples des territoires jadis colonisés ont un avantage linguistique sur les anciens empires. Le multilinguisme favorise économiquement les habitants des anciennes colonies.

Par William Kohler, depuis l’Asie

Education, Kampong Cham, Cambodia Credit  ILO in Asia and the Pacific (Creative Commons)

Pouvoir communiquer avec l’ensemble des habitants de la planète est un exploit que Giuseppe Caspar Mezzofanti était capable de réaliser puisque ce cardinal italien maîtrisait près de 39 langues étrangères. Il parlait couramment des idiomes aussi différents que le perse, le suédois et le polonais. Si tous les êtres humains n’ont pas l’incroyable talent linguistique de Mgr Mezzofanti, il se pourrait que certains se distinguent par leur habilité à jongler avec les langues.

On compte près de 3 milliards de bilingues et 800 millions de ces personnes sont même trilingues. Au quotidien, ce multilinguisme est vécu de manières différentes. Un dialecte est parfois associé à une langue nationale, on utilise alors le terme de diglossie. Le bilinguisme peut aussi être pratiqué seulement dans l’enceinte familiale ou à travers le système scolaire.

Les personnes ayant la faculté de communiquer dans plusieurs langues montreraient des capacités cognitives supérieures à ceux qui ne parlent uniquement que leur langue maternelle. Des recherches indiquent que le cerveau des bilingues est plus rapide, plus flexible, qu’il répond mieux aux situations de conflits et qu’il résiste davantage aux maladies cérébrales comme Alzheimer.

La moitié des Africains vivent avec plusieurs langues

Si on dénombre près de 6700 langages autour du globe, la répartition géographique de ce multilinguisme est assez inégale. L’Afrique et l’Asie hébergent la majeure partie d’entre elles. En observant les taux de bilinguismes par pays, on constate que c’est dans la plupart des territoires jadis colonisés par les européens que les habitants parlent le plus grand nombre de langues. Selon les études du linguiste Ekkehard Wolff, plus de la moitié des africains vivent avec cette pluralité linguistique et les statistiques explosent au Maroc ou en Asie, certains pays comme Singapour comptent jusqu’à 90% de bilingues.

« J’ai grandi avec le tamoul à la maison, le malais à l’école, l’anglais par la culture, l’hindi chez de la famille et le cantonnais par de nombreux amis chinois » explique Kaviarasu Eraivan, habitant de Kuala Lumpur, dont les ancêtres sont d’origine indienne. « Tout le monde ou presque parle plusieurs langues, c’est une nécessité, surtout ici dans la capitale » explique cet habitant de la Malaisie. Dans la même journée, Pei Zin Tan, jeune femme originaire de Sarawak, « travaille en mandarin, termine son master en anglais, entreprend des démarches administratives en malais, commande son repas en cantonnais, téléphone à sa mère en utilisant le dialecte du FuJian et termine par étudier un peu d’italien avant de se coucher. » Dans les groupes qui interchangent sans cesse la langue de communication, on parle d’ambilinguisme.

Les Anglais ne parlent que l’anglais

Les nations qui furent au siècle précèdent de grands empires coloniaux connaissent aujourd’hui une situation de monolinguisme assez marquée. Un rapport pour la BBC estime que plus de 95% des britanniques ne parlent qu’anglais. Le prestige international de la langue favorise donc l’unilinguisme. La France, autre grande puissance coloniale par le passé, ne se porte pas bien mieux car seul 30% de sa population peut converser autrement qu’en français. La plupart des bilingues en France sont d’origines étrangères, maîtrisant ainsi la langue de Molière et celle de leurs aïeux. Enfin, en extrême orient, le Japon qui, lui, entreprit son aventure coloniale en Asie, bat des records avec seulement un japonais sur dix maîtrisant une autre langue.

La revanche des peuples jadis colonisés

L’avantage du multilinguisme n’a pas seulement que des effets positifs au niveau de la cognition cérébrale. C’est un véritable avantage sur le marché du travail. Communiquer avec un client dans son dialecte natal aide pour conclure une vente. Si, en plus d’une ou plusieurs langues majeures, être locuteur de ditammari (dialecte du Bénin) n’est pas indispensable pour les affaires internationales, cela montre une diversité culturelle et une capacité d’adaptation appréciées par les recruteurs. De récentes recherches montrent que les individus polyglottes ont de plus grandes aptitudes d’initiatives sociales et les entreprises y sont forcément sensibles. Une étude américaine réalisé par Agirdag a constaté que les personnes bilingues en occident gagnent en moyenne 3000$ de plus par an que les unilinguistes.

Mais une éducation bilingue à un coût important, et certains des États les plus pauvres ont des difficultés à organiser un système scolaire multilingue. L’accès à ces emplois reste problématique, surtout en Afrique ou en Inde. Il y a aussi une perte de transmission au profit des langues majeures. Véritables espèces en voie d’extinction, on estime que 90% des langages humains auront disparu au cours du XXIème siècle.

Pour l’heure, dans un monde global où la mobilité est croissante, on peut parier qu’être polyglotte sera un net avantage. C’est une revanche que les anciennes colonies sont en train de prendre sur les empires du passé.