Le biais de personnalité

La déesse Isis Credit vasse nicolas,antoine (Creative Commons)

Ce n’est pas dans la force que le pouvoir politique tient sa domination, mais dans la faiblesse des gens.

Par Emmanuel Brunet Bommert

La déesse Isis Credit  vasse nicolas,antoine (Creative Commons)Que nous soyons le plus modeste des travailleurs, des ingénieurs ou des cardinaux bien placés de l’Église, voire même les leaders d’entreprises d’importance planétaire, nous nous retrouvons tous aux prises avec le « biais de personnalité ». Un mal étrange, qui met en avant nos réactions les plus contradictoires. Car ce que nous sommes, ce qui nous fait vivre et ce que nous croyons sont trois choses distinctes, dans nos esprits.

La doctrine que nous professons nous touche dans notre commerce ? Dans notre famille ? Nous avons tôt fait de lui créer une exception qui nous arrange. Vous êtes anarchiste et boulanger ? C’est cette part qui nous fera parler, dès lors que le premier mettra en danger le second, sitôt toute la précision des arguments d’hier volera en éclat sous les coups de la volonté de puissance.

Nous sommes si facilement détournés de nos plus merveilleuses idées, lorsque vient le moment de nous les appliquer et c’est ainsi que, malgré les efforts de générations entières, la société de privilège ne fut jamais vaincue. Alors qu’à l’inverse s’il est question, pour nous-même, de nouvelles sources de revenu et de gloire, l’idéal compte pour bien peu : le libéral d’hier peut se faire inspecteur des impôts ou commissaire au plan. Après coup, nous resterons toujours libres d’imaginer dès lors toutes les excuses, toutes les exceptions du monde, pour justifier ce comportement sans pour autant renier nos doctrines les plus sincères. C’est cette faille de notre pensée, qui peut faire de nous le pire des monstres, sous l’étendard d’un idéal de bonté et de partage.

L’évolution de la société n’a fait qu’entériner ce défaut, le gouvernement s’est adapté, il a appris à utiliser cette fissure de l’esprit contre ses citoyens. Il est parvenu à comprendre toute la puissance du « biais » pour nos personnalités, comme le briseur de codes découvre les failles des systèmes les mieux protégés. Car ce n’est pas tant dans la force que le pouvoir politique tient sa domination, mais bien dans la faiblesse des gens sur lequel il se trouve appliqué.

En dehors de ces formes communes, le « biais de personnalité » peut apparaitre sous des facettes bien plus diverses. Le médecin qui entend décider de ce que le public a droit de manger ou pas, sous prétexte de son emploi, renie son serment pour la facilité. Ce n’est pas tant pour vaincre la maladie qu’il agit, que pour réduire la difficulté de son emploi, sans plus de volontés : son idéal n’est qu’une excuse et ses opinions comptent comme autant d’alibis bien commodes. À la fin, tout ce qui importe c’est que son prestige, en tant qu’individu, s’accroisse. Donc s’il le faut au dépens de la société : c’est un biais de personnalité.

L’artiste qui professe le partage et offre son soutien à toutes les démarches de redistribution, tout en se plaçant lui-même dans une position telle, que nul ne pourra venir lui demander de contribution pour cela même qu’il promeut, est dans un biais de personnalité. Toutes les réclamations des divers groupes qui composent la Cité s’accumulent les unes aux autres. Elles divisent la population en catégories si antagonistes, sur des détails insignifiants, qu’il n’en viendrait pas à une seule l’idée de travailler de concert avec une autre.

Désormais qu’elle est éclatée, la société civile se trouve à la clémence de la principale force amène de se nourrir de ces antagonismes, de croître avec leur progression : l’État, serviteur du gouvernement. Nous pouvons dire, en cela, que le pouvoir s’alimente de la faiblesse des Hommes. Puisqu’en tant qu’humains, nous rêvons tous de gloire personnelle : qui refuserait la fortune, la célébrité ou la puissance si elles lui étaient offertes, sans contreparties ? Cette volonté, cette soif, qui court dans nos veines jusqu’au plus profond de notre âme, nous conduit à prendre des décisions qui vont à l’encontre même de l’intérêt de la Cité, avec son service pour justification.

C’est pour toutes ces raisons que l’on peut dire qu’il s’agit d’un défaut de notre personnalité, ce biais nous conduisant à l’inverse de ce qu’il nous promet : nous agissons dans notre « propre intérêt égoïste » en reniant notre foi et nos idéaux, qui sont pourtant des expressions même de cet intérêt égoïste. Par cela, ce n’est pas tant les autres que nous abusons, afin de cacher notre hypocrisie par des actions et des paroles mesurées et flatteuses, mais nous-même : la seule personne qui se trouve lésée par un biais de personnalité, c’est celui qui l’énonce. Nos semblables se contentent, bien souvent, de hausser les épaules et de passer leur chemin, devant tant de sournoiserie. Une attitude que l’on se garde bien de rechercher chez autrui.

C’est un défaut autodestructeur : il brise celui-là même qu’il promet de protéger. C’est la faille, dans l’armure de la conscience, qui vient avec la volonté de puissance elle-même et croît avec elle. Cependant, comme bien d’autres faiblesses humaines, la comprendre est bien souvent suffisant pour la contrôler. Le « biais » nait de notre intérêt personnel, de l’habitude que nous avons de placer nos émotions qui nous plaisent au-dessus des nécessités qui nous déplaisent. L’acceptation du fait que notre esprit n’est pas l’esclave de nos sensations est une base suffisante pour contrôler nos biais les plus frustres, les réduire et finalement les vaincre.

La conscience est un outil au service de l’esprit, elle permet de transcender nos limites imposées, nous autorisant à aller au-delà de nos perceptions immédiates. Si un outil aussi puissant ne peut pas nous aider à vaincre un défaut si mineur, qui le pourra ? L’humanité n’est faible que parce qu’elle le veut bien, qu’une telle impuissance l’arrange bien. Nous sommes des millions à nous complaire dans le statut de victimes, dans la médiocrité ; bercés par l’illusion habilement entretenue par nombre de mystiques qu’il suffit de cesser de « vouloir », pour qu’un torrent de lait et de miel tombe du ciel, sans plus d’efforts.

Notre esprit est le semblable de notre corps : s’il se fait un laissé aller dans le comportement des masses concernant la façon dont ils traitent l’un, que peut-on attendre concernant l’autre, qui est outil autrement plus fragile ? L’évolution technologique, l’avancement de la société du statut de « Cité de nature » à « Cité de technique » nous conduit à imaginer que du fait de l’immense évolution de notre productivité, les choses qui nous entourent ne méritaient plus autant d’attention de notre part, afin de les comprendre. La science moderne a entériné l’illusion que tout était devenu si aisé que nous n’avions plus besoin, désormais, de faire le moindre effort.

Le biais de personnalité s’est répandu comme une maladie, dont la dangerosité fut d’autant multipliée par la puissance de notre technologie et par la fortune que les anciens nous ont léguée. Car plus nous devenions puissants, plus la vigilance aurait été nécessaire. Mais nous avons cessés de faire preuve de prudence, nos parents ayant arrêté de la pratiquer, ils se sont bien gardés de l’enseigner : désormais le monde est dévoré par des flammes invisibles mais pourtant destructrices, du fait de notre propre incapacité à comprendre que nos décisions ont un prix.

La gloire attend que certains prennent enfin la responsabilité de penser, d’estimer les choses, qu’ils réduisent à nouveau la conscience à l’état d’un serviteur et non un maître omniscient. Là seulement, la société redeviendra vivable pour les Hommes et non plus cet enfer dont nous rêvons tous de nous échapper, jour après jour.