Le mirage italien

Matteo Renzi (Crédits : Palazzo Chigi, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Plus que son mérite propre, réel, c’est la disparition des autres forces politiques qui permet de placer Renzi en pleine lumière.

Par Jean Sénié
Un article de Trop Libre

Matteo Renzi (Crédits : Palazzo Chigi, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.
Matteo Renzi (Crédits : Palazzo Chigi, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Le pèlerinage romain est devenu une nouvelle passion française, non pas que la « fille aînée de l’Église » ait décidé de revenir sur son héritage laïque mais parce qu’est apparu un nouveau veau d’or en la personne de l’énergique Premier ministre Mattéo Renzi. Il n’est pas de jour où n’est dressé le parallèle entre le président de la République française et le Premier ministre italien, forcément au détriment du premier.

Pourtant, même si le Florentin et son gouvernement apparaissent volontaires et entendent sortir l’Italie de sa situation économique et sociale précaire, il n’en demeure pas moins que l’idéalisation de la situation italienne confine au mirage. Sans entrer dans une bataille de chiffres, il n’est pas inutile de rappeler que l’Italie va connaître en 2014 sa troisième année de récession – la plus longue depuis la Deuxième Guerre mondiale – avec une contraction de son économie de 0,3% de son Produit Intérieur Brut (PIB). Ainsi, ni la drogue ni la prostitution n’ont permis à l’Italie de sortir de la récession1. Par ailleurs, l’Istat n’annonce qu’une faible croissance pour l’année 2015, de 0,5%. Ce simple fait doit inviter plus avant à regarder les raisons de la « Renzimania ».

Une situation précaire

Contrairement à ce que l’on peut lire ou entendre, Matteo Renzi n’a rien du démiurge. La dette publique atteint 135% du PIB et continue d’augmenter2. L’ensemble des impôts sur les entreprises continue d’augmenter. Le chômage des jeunes atteint les 42%3. Par ailleurs, la réforme de l’administration publique a été, en partie, enterrée. Enfin, les efforts qui sont consentis font l’objet d’une vive contestation. À Rome, le 25 octobre, des centaines de milliers de manifestants défilaient contre le projet de réforme du marché du travail4. Même si le Premier ministre a affirmé qu’il ne se laisserait pas dicter sa conduite par des mouvements de rue, on voit mal comment il pourrait se sortir de cette situation où les gens qui défilent constituent une part non négligeable de son électorat5. Par ailleurs, il n’est encore question que de projet et il faudra encore du temps avant que le texte ne fasse loi6.

Renzi, en revanche, affiche son soutien à François Hollande lorsque ce dernier revendique le droit de ne pas faire passer le déficit sous la barre des 3%. Le système bureaucratique italien reste toujours aussi kafkaïen, notamment pour les patrons de petites entreprises.  Ainsi, un entrepreneur italien dépense tous les ans 269 heures pour calculer ses impôts contre 218 en Allemagne, 167 en Espagne, 137 en France et 110 en Angleterre7. Selon la Banque mondiale, l’Italie est le pays de l’Union européenne où l’investissement est le plus déconseillé.

Pourtant, malgré ses prises de positions peu libérales, le politologue Michele Salvati voit en lui le représentant et l’héritier du libéralisme de gauche italien, c’est-à-dire du social-libéralisme. Au-delà du caractère éminemment critiquable de cette notion – qui renvoie toutefois à une tradition réelle en Italie8 –,  on voit comment Renzi parvient à promouvoir sa politique par une attitude et un discours volontaristes de gauche qui lui permettent d’occuper le centre de la vie politique italienne actuelle.

Il rotamattore9

La carrière de Matteo Renzi, sa jeunesse (39 ans), son allant peuvent fasciner les dirigeants étrangers tout comme ils lui ont servi, et continuent de lui servir, auprès des Italiens. Il est indéniable qu’il fait preuve d’audace dans ses réformes, notamment les plus symboliques comme le plafonnement des revenus des hauts fonctionnaires et des membres du gouvernement à 240 000 euros annuels. Son effort d’affichage des réformes, afin de permettre une meilleure lisibilité de son action, est aussi louable10.

contrepoints 910 ItalieToutefois cette dernière initiative nous introduit dans ce qui constitue l’ambiguïté de l’action de Renzi. Celui-ci manie excellemment les codes de la communication. Cet atout, combiné à son pragmatisme, en fait un brillant communiquant capable de mettre en valeur la moindre de ses phrases, de ses actions11. L’action de Renzi est ainsi prise dans une sorte de tourbillon où il devient difficile de discerner entre louable souci de la transparence et affichage politique. D’aucuns objecteront qu’il est vain de vouloir dissocier les deux. Il n’en demeure pas moins que cette conception de la pratique politique aboutit à des situations problématiques.

L’Europe offre un point d’observation adéquat de cette réalité. Les attaques de Matteo Renzi ont récemment fait l’actualité. Davantage que l’écume de la politique quotidienne, ce qui est pour le moins étonnant c’est que Renzi reprenne un discours accusateur vis-à-vis de l’Europe. Il peut tout à fait défendre une position souverainiste dans le débat public italien et européen. Il est en revanche plus difficile de maintenir comme il entend le faire une position intermédiaire qui loue l’Europe lorsqu’elle investit mais la vitupère quand elle demande au gouvernement de maintenir son effort dans la diminution des déficits.

La politique de Renzi est ainsi surtout encensée pour sa capacité à occuper le centre de la vie politique, pour sa capacité à dicter l’agenda. Plus que son mérite propre, réel, c’est la disparition des autres forces politiques qui permet de placer Renzi en pleine lumière.

La droite italienne, entre le coma et le suicide

Sans parler de Beppe Grillo et de son mouvement Cinque Stelle qui prend de plus en plus une posture populiste classique12, la droite italienne est au plus mal. Berlusconi, contraint et forcé de quitter le pouvoir en 2011 – après plus de 20 années passées sur le devant de la scène – a laissé derrière lui un champ de ruines. Par ailleurs, ses affaires judiciaires – il n’est qu’à constater les débats actuels autour de la loi Severino et plus précisément sur l’un de ses aspects les plus controversés, sa rétroactivé – et leurs métastases continuent de handicaper l’opposition italienne. C’est justement la faiblesse de Forza Italia qui permet à Matteo Renzi d’occuper aussi pleinement le devant de la scène13. C’est d’abord sur le plan des idées que doivent être trouvées de nouvelles solutions, notamment dans l’application d’un vrai libéralisme qui jusqu’ici, en dépit de certains, n’a jamais été revendiqué.


Sur le web

  1. Eliott Hannon, « L’Italie sort de la récession… mais en partie grâce aux revenus de la prostitution et de la drogue », Slate, 16/10/2014.
  2. Il s’agit du troisième plus important déficit mondial après celui du Japon et celui de la Grèce.
  3. Ce chiffre ne prend pas en compte la part de travail réalisé au noir. Cette réalité explique que le gouvernement veuille inclure dans le calcul du PIB les chiffres du trafic de drogue et de la prostitution.
  4. Les ouvriers métallurgistes de la Fiom, quant à eux, ont déclaré qu’ils feraient grève en novembre.
  5. Nicholas Farrell, « Italy’s in terminal decline, and no one has the guts to stop it. Everything that’s wrong with France is worse here », The Spectator, 25/10/2014.
  6. Mario Sechi, « Un Pd, due Pd, nessuna speranza a sinistra e centomila vaccate camussiane », Il Foglio, 02/10/2014.
  7. Flaminio Spinetti, « Altro che Europa: il nemico delle imprese italiane è la burocrazia », Il giornale, 31/10/2014.
  8. Erwan le Noan, « Le social-libéralisme, qu’est-ce que c’est ? », FigaroVox, 29/08/2014.
  9. Littéralement « celui qui détruit, celui qui réduit à l’état de débris ». Pour une explication voir ici.
  10. Le site Passo dopo passo, c’est-à-dire « pas à pas », illustre de manière positive cette volonté (passodopopasso.italia.it) d’afficher les réformes dans le cadre des « mille jours » que s’est fixé Matteo Renzi.
  11. Giovanni F. Accolla, « Una sinistra che cambia », Notapolitica.it, 03/11/2014.
  12. Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, Paris, Fayard, 2013 (nouv. éd. revue et augmentée).
  13. Michele Arnese, « Il suicidio di Forza Italia », Formiche, 03/11/2014.