Licenciée du Crédit Agricole pour avoir donné l’alerte

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Le Crédit Agricole a-t-il volontairement licencié un lanceur d’alerte ?

Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints

logo-Credit-AgricoleIda De Chavagnac a travaillé 17 ans au sein du Groupe Crédit Agricole. Analyste des contreparties, son rôle consistait à effectuer un rating le plus indépendant possible des contreparties de la Banque. À partir de 2010, les relations avec sa hiérarchie se dégradent, celle-ci lui demandant d’améliorer sans justification les notes qu’elle attribue. Comprenant le risque que prenait la Banque vis-à-vis de ses clients, Ida De Chavagnac a endossé le rôle de lanceur d’alerte. Mais plutôt que d’être écoutée, sa hiérarchie a préféré la licencier. Pour Contrepoints, elle témoigne de ce qui lui est arrivé.

Pouvez-vous expliquer en quelques mots votre parcours au sein du Crédit Agricole ?

J’ai été analyste de risque pendant 17 ans au Crédit Agricole. Le département des risques, c’est un peu le garant de la morale des banques. Mon travail consistait à effectuer une analyse financière des contreparties de la banque et donner des avis sur les prises de risque sur ces contreparties. Les métiers bancaires sont très réglementés afin d’éviter que les banques prennent des risques inconsidérés. Des décisions de risque imprudentes peuvent très vite mener une banque à la faillite et donc faire perdre leurs économies à tous les clients de celle-ci.

Avant 2010, vous faisiez ce métier sans problème particulier. Vous est-il, malgré tout, arrivé d’entrer en conflit avec votre hiérarchie, ou tout du moins d’avoir des différences nettes d’appréciation ?

Il m’est évidemment arrivé d’avoir des différences d’appréciation avec ma hiérarchie et même des désaccords. Cela fait partie de notre métier de confronter nos analyses des risques.

Que s’est-il passé à partir de 2010 ?

Mon nouveau N+1 m’a systématiquement empêchée de rédiger des avis restrictifs ou négatifs sur des risques et des demandes d’autorisation de limites.

Les relations avec votre nouveau supérieur se sont-elles dégradées rapidement ou cela a-t-il pris du temps ?

Je suis naturellement soumise et respectueuse de l’autorité. Donc j’ai mis du temps à comprendre que mon nouveau N+1 souhaitait uniquement favoriser les intérêts des services commerciaux de la banque au lieu d’exercer ses fonctions de responsable de risque, et que de ce fait, il enfreignait les réglementations bancaires.

Suite aux demandes répétées de votre supérieur de changer votre vision sur certains dossiers, que s’est-il passé ?

Il m’a clairement demandé au cours d’un entretien d’évaluation de prendre davantage en compte les intérêts des services commerciaux dans mes décisions de risque et notamment de notations des contreparties. Il me l’a aussi écrit et il m’a supprimé ma rémunération variable notamment pour ce motif contraire à la déontologie. Il s’agissait d’une tentative de corruption.

À quel moment êtes-vous devenue « lanceur d’alerte » ?

J’ai informé pour la première fois mon N+2 des inquiétudes que j’avais au sujet de mon N+1 en septembre 2013. Par la suite, j’ai alerté mon N+3 à plusieurs reprises. Mon N+4 a refusé de me rencontrer et a préféré me licencier.

 

Je veux continuer à alerter sur ces pratiques dangereuses pour la Banque et ses clients.

 

Quel a été le motif de votre licenciement ? Qu’en pensez-vous ?

J’ai été licenciée pour avoir « proféré des accusations graves contre ma hiérarchie ».  Le mot « proféré » ne convient pas car je suis toujours restée polie. En revanche, j’ai bien été licenciée pour ce que j’ai fait. Or ce n’est pas un motif de licenciement. Le droit d’alerte est mentionné dans la Convention collective des banques et dans le droit français. D’après moi, alerter sa hiérarchie lorsqu’on nourrit des inquiétudes sur des manquements déontologiques est plus qu’un droit. C’est un devoir.

Vous avez décidé d’entamer une procédure pour licenciement abusif. Une première audience s’est tenue. Pouvez-vous nous expliquer ce qui était en jeu ?

Je demande devant les  tribunaux la nullité du licenciement et la réintégration dans le personnel du Crédit Agricole. Cette demande s’appuie sur la loi qui défend les lanceurs d’alerte qui stipule que « tout licenciement d’un salarié qui a dénoncé, de bonne foi, des faits délictueux ou de corruption, est nul ».

Au cours de la séance de conciliation, j’ai essayé de prouver ma bonne volonté en ne réclamant aucun argent et en ne demandant que mon travail. J’ai même dit être prête à accepter une réduction de mon salaire. Malgré l’insistance du conseiller prud’homal qui encourageait le Crédit Agricole à accepter ma proposition afin de trouver un terrain d’entente, les représentants du Crédit Agricole sont restés inébranlables, hermétiques à ma supplique.

Pourquoi avez-vous décidé de médiatiser votre histoire ? Comment envisagez-vous les mois à venir ?

Je suis lanceur d’alerte et cohérente jusqu’au bout. J’ai essayé par tous les moyens d’alerter ma hiérarchie sur les raisons de mes inquiétudes. Personne n’a voulu prendre en compte cette alerte. Il est donc logique de continuer à alerter, mais cette fois-ci en dehors de ma banque. Tout ce que je dis aux médias, je l’ai déjà dit et répété à ma hiérarchie.

Mon objectif par cette alerte est, qu’enfin, justice soit faite. Si mes inquiétudes sont justifiées, si par hasard il existe réellement un éventuel réseau de corruption au Crédit Agricole, il faut que ces pratiques cessent pour défendre les intérêts de tous les Français qui ont un compte au Crédit Agricole. Je ne m’arrêterai donc pas là.