Tout se déroule comme prévu. Ou presque.

Marine Le Pen au Parlement Européen en juillet 2014 (Crédits : Claude TRUONG-NGOC, licence CC-BY-SA 3.0), via Wikimedia.

La moitié du mandat présidentiel est à présent passée. L’exercice du bilan de ces deux années et demi de pouvoir ultra-socialiste puis ultra-social-démocrate puis ultra-gesticulatoire a déjà été fait, et point n’est besoin de revenir sur le constat d’amateurisme des gouvernants et sur la médiocrité des résultats qu’ils ont obtenus. Un autre exercice, celui de la prospective, est au moins aussi intéressant (bien qu’aussi vain, finalement, l’avenir étant toujours plein de surprises).

Attention, je le dis tout net ici, je ne présente qu’un scénario possible, même s’il reste peu probable. Mais j’insiste : il n’est pas impossible. Dans ce scénario, chacune des étapes-clés se profile maintenant à l’horizon. Un malheureux concours de circonstances pourrait les aligner les unes après les autres, et transformer les pathétiques combines politiciennes de l’actuel président en un violent retour de bâton électoral comme la France n’en a pas connu depuis très longtemps.

Tout commencerait ainsi avec l’introduction de la proportionnelle aux élections législatives. Celle-ci est dans les tuyaux depuis un moment, fait partie des promesses du candidat Hollande (point 48 de son « programme »), et dispose de nombreux avantages politiques dans les petits calculs de l’éternel candidat à la présidentielle qui sait que 2017 ne sera dans la poche qu’avec de lourdes conditions. Pour le moment, c’est évident, il ne s’agirait que d’une proportionnelle partielle et non intégrale, mais le résultat prévisible est, bien sûr, une montée des petits partis, et une place prépondérante pour le Front National.

C’est, évidemment, le but poursuivi par Hollande.

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Ce faisant, il pense affaiblir l’UMP. La droite parlementaire et son candidat restent, dans l’optique hollandesque, le principal obstacle à une réélection assurée. Certes, ce faisant, il affaiblira aussi le Parti Socialiste, qui devra subir le renforcement des partis satellites comme les Verts, les paléo- ou néo-communistes de divers parfums, mais peu lui chaut : son but reste de conserver l’Élysée, et la carrière politique des jeunes députés PS lui est totalement indifférente. Car voilà : dans sa tête, pour le second tour, mieux vaut tomber sur la candidate naturelle du Front National que sur celui de l’UMP, et ce, même si Nicolas Sarkozy n’est pas bien parti. Pour François le petit magouilleur, qui a toujours fonctionné comme ça, pendant toute sa carrière d’un poste politique à l’autre, le scrutin présidentiel ne pourra se gagner que sur un second tour joué à la Chirac en 2002, ou à la Mitterrand en 1988 contre un Chirac lessivé par une cohabitation dévastatrice.

hollande et son casque (vignette)Hollande connaît son charisme de bulot. Il sait, même si c’est encore assez confusément, que son élection repose essentiellement sur un concours de circonstances, et à la détestation des Français d’alors de Nicolas Sarkozy bien plus qu’à ses compétences intrinsèques. Et par là, il sait donc qu’en face d’un candidat UMP après élimination des autres candidats, il aura un mal de chien à convaincre. Si, de surcroît, l’adversaire UMP n’est pas celui qu’on attend actuellement, Hollande aura beaucoup plus de mal à créer une stratégie, à passer pour un recours. Contre une Marine Le Pen, le discours et les angles d’attaques sont déjà trouvés, déjà fournis, déjà essayés. La victoire électorale par défaut, face à un candidat repoussoir, est sa seule issue possible, pour lui qui ne veut pas lâcher ce poste qu’il a reluqué, la proverbiale bave aux lèvres, depuis tant d’années.

Seulement, à mesure que le temps passe et que l’état catastrophique du pays se fait tous les jours plus visible, deux phénomènes se mettent en place.

D’une part, les réponses politiciennes traditionnelles, émises par l’UMP et le PS, se ressemblent toutes dans la médiocrité. La différence ne jouant plus entre les deux partis, les indécis et les déçus s’en détournent, définitivement. Ceux qui ont quitté, en masse, UMP et PS, sont perdus pour ces partis et seul un changement profond, fondamental et donc schismatique, pourrait les faire revenir. Lorsqu’on voit la galerie de gagneurs dans leurs rangs, un tel bouleversement tient de l’impossible (Sérieusement, Juppé ? Vraiment, Aubry ? Allons…)

Le seul parti ayant actuellement le vent en poupe est le Front National. Les masses humaines étant ce qu’elles sont, et les individus choisissant plus facilement les combats faciles à gagner que les batailles à contre-courant, par effet de groupe, chaque militant perdu pour l’un ou l’autre parti traditionnel se retrouve (et même plutôt deux fois qu’une) au Front National. Les lumières vacillent chez les deux anciens gros partis, celles des partis d’extrême-gauche et les verts ne sont maintenant que des petits points rouges clignotants à la faveur d’une saillie rigolote de Filoche ou d’une consternante bêtise crypto-marxiste de Mélenchon. Il ne reste en fait que celle du FN, de plus en plus visible.

D’autre part, le discours du FN s’est radicalement gauchisé en l’espace de cinq ans. Ce changement, commencé sous Sarkozy, débuté avec la prise de la présidence par Marine le Pen en 2011, s’est largement accéléré avec les frasques et boulettes de Hollande qui ont servi de véritable tremplin au parti frontiste. Le contraste violent entre l’absence totale de carrure internationale – et même nationale – de l’actuel président avec les accents tribuns et l’art de la répartie présents dans la famille Le Pen ont permis à la fille de se donner une crédibilité. De ce point de vue, la plate-forme politique du FN séduit donc de plus en plus, même chez les sympathisants de gauche. Et comme le fond nationaliste existe toujours, le parti conserve la base qui l’a vue naître. Le mariage du nationalisme et du socialisme, qu’on avait pu voir s’opérer dans les années 30 en Italie, est en train de se réaliser en France de la même façon.

Certains, ici, m’objecteront qu’un problème se pose au parti montant : il ne lui est pas facile de recruter des candidats solides pour ses listes électorales. Malheureusement, à mesure que la victoire semble plus facile à atteindre, et à plus forte raison si la proportionnelle, même partielle, est mise en place, la possibilité qu’un type lambda, adoubé par le parti, devienne député n’est plus intangible. Dès lors, se déclarer frontiste, acte qui, il y a quelques années, signait l’ostracisation du candidat par une bonne partie de la société politique et civile, n’a plus lieu d’être. Et comme l’a fort justement résumé Jabial, libertarien dont je recommande les tweets, il faut arrêter de considérer que le Front National n’obtient pas la victoire parce qu’il est un petit parti, et comprendre plutôt qu’il est un petit parti tant qu’il n’a que peu de chances de victoire. Dès lors que le pouvoir devient possible, dès lors qu’obtenir des députés, des sénateurs, est possible (et c’est maintenant le cas), le parti attire. Il n’est déjà plus petit dans ses moyens ni dans le nombre de ses militants, il ne sera désormais plus petit dans ses résultats.

please helpAutrement dit, les petits jeux de Hollande peuvent fort bien se retourner contre lui. Oui, je sais qu’écrire ceci, ici et maintenant, frôle l’hérésie et déclenchera chez beaucoup déni et rigolade. Déni parce que, c’est vrai, les probabilités sont minces. Rigolade, parce qu’à deux ans et demi des élections, rien n’est encore joué, tout peut arriver et, croyez-moi, tout arrivera, notamment l’imprévisible. Mais l’exercice prospectif est à ce prix. Le risque existe bel et bien d’avoir une élection de Marine Le Pen, au second tour, comme présidente. Oh, pas avec 55%, non, bien sûr. Mais voilà : quelques décimales suffiraient. Élue à 50,05% serait, pour beaucoup, la preuve d’une légitimité fragile, certes, mais avec le même résultat. Et les législatives suivantes, avec un tel basculement, seraient une possible curée, avec une probabilité encore plus forte que des politiciens malins, comprenant que le vent a tourné, se rallient dans un « bel élan » au parti de la nouvelle présidente. Une majorité parlementaire serait alors envisageable.

La conjonction de ces deux événements est bien sûr très peu probable, mais la réalisation du premier déclenchera facilement le second.

fascism
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