Sortir du marasme économique : il faut une ou plusieurs Mme Thatcher

statue de M. Thatcher credits Corey Seeman (licence creative commons)

Les politiques monétaires des banques centrales suffiront-elles à enrayer l’atonie économique et la déflation ?

Par Fabio Rafael Fiallo.

statue de M. Thatcher credits Corey Seeman (licence creative commons)

Maintenant que l’économie américaine donne des signes de reprise, avec un taux de chômage descendu au-dessous de 6%, la Banque de la Réserve Fédérale a décidé de mettre un terme à son programme d’assouplissement monétaire (quantitative easing en anglais, ou QE). Par cette politique, la Fed avait procédé à des achats massifs, mesurés en trillions de dollars, d’obligations des entreprises et de l’Etat américain, cela dans le but d’injecter des liquidités et de faciliter ainsi la reprise économique après la crise des subprimes.

Certaines questions, et non des moindres, restent toutefois en suspens à propos de l’efficacité du programme de la Fed.

La première a trait à la fragilité de la reprise, laquelle demeure l’une des plus faibles de l’histoire. L’économie américaine a crû de 12% à peine depuis 2009, après la crise dite des « subprimes », chiffre bien au-dessous du 35% enregistré, sur une période comparable, après la récession de 1960-61, et du 28% atteint après la crise des années 70 connue sous le nom de « stagflation » (stagnation et inflation en même temps).

Avoir déversé des trillions de dollars pour obtenir des résultats si étriqués est de nature à faire douter des vertus de l’assouplissement monétaire pour sortir d’une récession.

Une seconde question hante les grands argentiers de la planète. La voici : comment se fait-il que les trillions de dollars déversés par la Fed – auxquels on peut ajouter l’astronomique émission monétaire pratiquée par la banque centrale du Japon pour lutter contre un marasme économique vieux de 15 ans – n’ont pas réussi à enrayer le risque de déflation qui pointe partout à l’horizon ?

Risque non négligeable que celui de la déflation. En effet, quand les prix baissent, les ménages sont tentés de retenir leurs dépenses en attendant que les prix diminuent davantage. Les entreprises, pour leur part, s’abstiennent d’investir et d’embaucher, et ce pour une double raison : par le fait de la faible demande et de peur que leurs coûts de production d’aujourd’hui soient supérieurs aux prix qu’auront leurs articles au moment où ceux-ci seront mis sur le marché.

Aussi la déflation est-elle facteur de récession économique. D’où l’intérêt des autorités monétaires à injecter massivement des liquidités.

Or, la planche à billets, travaillant à des cadences faramineuses au moyen du quantitative easing, s’avère incapable d’enrayer le risque de déflation.

hollande thatcher rené le honzecAfin de comprendre pourquoi les politiques d’assouplissement monétaire (pro-inflationnistes) engendrent une reprise fragile et ne parviennent pas à maîtriser le spectre de la déflation, dressons un parallèle entre celles-ci et les politiques anti-inflationnistes employées par les banques centrales dans les années 1970 pour combattre la stagflation.

À cette époque, il était question, non pas d’accroître les liquidités (comme on s’évertue de le faire aujourd’hui) mais, bien au contraire, de restreindre la quantité de monnaie afin de juguler l’inflation. D’autant que l’on voyait l’inflation comme une des causes, voire la cause principale, de la stagnation économique qui sévissait alors.

Les politiques anti-inflationnistes des années 1970 furent cependant un échec total. Tant et si bien que pour vaincre la stagflation, on dut finalement essayer autre chose, notamment des réformes dites « structurelles », lesquelles visent à réduire les contraintes qui pèsent sur les entreprises afin de les encourager à investir et à embaucher.

On se mit ainsi à réduire les impôts et les charges sociales des entreprises. On se mit également à réformer les codes du travail, permettant aux entreprises de licencier plus facilement, seul moyen de les encourager à embaucher sans craindre de se retrouver coincées avec une main-d’œuvre dont elles n’auraient plus besoin si toutefois leurs carnets de commande venaient à rétrécir.

Ces réformes structurelles se firent dans la douleur, car elles rencontrèrent une farouche opposition de la part de corporatismes divers et variés.

Il aura fallu le courage de Margaret Thatcher, alors Premier Ministre britannique, et ensuite du président américain Ronald Reagan, pour tenir bon face à de multiples grèves de longue haleine.

Mais grâce à la détermination de ces gouvernants, et de ceux qui les suivirent dans d’autres pays, l’économie mondiale entra dans une phase de croissance sans précédent.

Aujourd’hui, on est dans une impasse d’une autre nature. Maintenant il ne s’agit pas de stagflation, mais de reprise fragile et fragmentaire, unie au risque de déflation.

Et pourtant, de même que dans les années 1970, le bricolage monétaire – prenant cette fois-ci la forme de quantitative easing – ne parvient pas à produire les effets escomptés. Car tout comme dans les années 1970, il est besoin de mettre en œuvre des réformes structurelles – que bien des gouvernants promettent mais n’ont pas le courage de réaliser.

Prenons le cas du Japon. Dès son retour au pouvoir en décembre 2012, le Premier Ministre Shinzo Abe annonça une « politique de trois flèches » : assouplissement monétaire (recours à la planche à billets), flexibilité fiscale et réforme structurelle. Les deux premières de ces flèches ont été lancées avec force. Quant à la troisième – celle qui compte le plus – le gouvernement japonais n’a pas jusqu’ici eu la force ou le courage de dépasser le domaine des mesures édulcorées.

En matière de manque de courage, difficile de faire pire que les deux grands pays malades de l’Europe : la France et l’Italie. Leurs gouvernements excellent dans l’annonce de « chocs » de toute sorte, mais ne parviennent pas à introduire les réformes nécessaires. En réalité, ils se démènent davantage pour demander à la BCE une politique de quantitative easing en Europe que pour réduire les charges qui pèsent sur les entreprises et démanteler les contraintes kafkaïennes du code du travail de leurs pays respectifs.

Aux États-Unis, les rigidités structurelles sont moins notoires qu’au Japon et qu’en Europe, d’où l’amorce de reprise économique que l’on y observe. Il n’empêche, les réformes introduites à l’époque de Reagan et de Bill Clinton ont progressivement cédé la place à des contraintes érigées ces dernières années, d’où la fragilité de la reprise.

Dans les années 70, tant qu’on fit du bricolage monétaire (politique anti-inflationniste) sans toucher aux contraintes structurelles, on ne parvint pas à vaincre la stagflation. Aujourd’hui, le bricolage monétaire va dans le sens contraire, mais sans réformes structurelles il s’avère également incapable de venir à bout de l’atonie économique et du risque de déflation.

Voilà pourquoi, pour sortir du marasme actuel, on a besoin d’une volonté à la Thatcher.