Non, l’esclavage n’est pas l’enfant du capitalisme et vice-versa…

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Le lien supposé entre capitalisme et esclavagisme est une légende tenace.

Par Gérard-Michel Thermeau

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Pour beaucoup, le lien entre capitalisme et esclavagisme va de soi et le développement de l’Occident serait la conséquence du commerce triangulaire reliant les deux rives de l’Atlantique. Cette idée reçue ne résiste pourtant pas à l’analyse comme l’ont démontré les travaux des historiens ces dernières décennies.

Le trafic négrier a beaucoup excité les esprits et les chiffres les plus abracadabrants ont circulé : les bénéfices auraient dépassé les 100 % ! Aujourd’hui, les études ont montré la relative modestie des profits, entre 5 et 10 %, que ce soit aux Provinces-Unies, en France ou en Angleterre, les Anglais étant néanmoins les mieux lotis. En effet, l’industrie anglaise offrait plus de produits intéressant les vendeurs d’esclaves que la France, les navires étaient plus légers, plus rapides, utilisant moins d’hommes d’équipages, etc.

Un investisseur français pouvait obtenir un profit comparable à ceux offert par la traite en souscrivant à un emprunt d’État. Mais les profits de la traite étaient surtout très irréguliers et nombreuses étaient les expéditions déficitaires : c’était donc une « loterie » où l’on espérait réussir un « gros coup ». Et certains le réussissaient.

Le système entre en crise à la fin du XVIIIe siècle. D’où le retrait du Danemark par exemple, premier pays à renoncer à l’esclavagisme.

Au XIXe siècle, la traite devient illégale, du fait de son interdiction par le Royaume-Uni et de la chasse aux négriers par la Royal Navy, et dominée dès lors par les Brésiliens et les Cubains. On ne peut dire pourtant que l’esclavage ait contribué très positivement au développement économique de Cuba et du Brésil.

Mais qui sont les négriers ? À Nantes, capitale française de la Traite, les armateurs sont des fils de négociants pour les deux tiers, auxquelles s’ajoutent les petits nobles bretons, tous cherchent un moyen d’ascension sociale. Mais l’armement est très concentré : 22 familles réalisent le quart de l’armement français. Que la traite ait enrichi un certain nombre d’individus, nul doute là-dessus. Que ces capitaux aient fortement contribué à la formation du revenu national est une autre affaire.

C’est la fameuse question de l’accumulation primitive du capital chère à Marx et qui aurait été nécessaire au décollage industriel. Il voyait dans la conquête et le pillage, le développement de l’esclavage en Amérique puis en Afrique un élément important. C’est d’ailleurs le sujet même de Capitalism and Slavery publié en 1944 d’Eric Williams pour qui le commerce colonial, dont la traite, a été « un des principaux ruisseaux de cette accumulation du capital ».

Le lien supposé entre capitalisme et esclavage, serait donc avant tout le financement de l’industrialisation par les profits de la traite : malheureusement pour cette belle théorie les études ont montré que ce rôle avait été plus que faible.

Un des grands mythes est celui du financement de la Révolution industrielle par les énormes profits du commerce colonial, formulation savante du « pillage du Tiers monde par l’Occident ». Ainsi l’industrialisation serait le résultat de l’« exploitation coloniale » et de la traite des esclaves. Liverpool aurait « fertilisé » le Lancashire tandis que les tobacco lords de Glasgow seraient les financiers des débuts de la révolution industrielle en Écosse. Ces thèses séduisantes ont fini par être abandonnées faute de preuves. Toutes les recherches ont montré que les fortunes amassées par les nababs des Indes orientales (l’Asie) et les « merchants » des Indes occidentales (l’Amérique) ont été utilisés à des achats de domaines fonciers ou de fonds d’État, à des prêts hypothécaires aux planteurs, mais certainement pas à des investissements dans l’industrie. On n’a relevé que quelques cas exceptionnels : une fonderie de cuivre en 1737 près de Swansea par des négociants des Indes occidentales de Bristol et une usine métallurgique à Sirhowy en 1778 par des négociants en thé et épices de Londres, par exemple. Certes, l’essor du commerce colonial a pu stimuler indirectement la croissance industrielle en élargissant les marchés et en enrichissant le pays : mais alors pourquoi la Révolution industrielle anglaise s’accélère-t-elle après 1783 avec la perte des Treize colonies et la décadence des « îles à sucre » ?

L’étude des grandes familles nantaises par Olivier Pétré-Grenouilleau (L’Argent de la traite, Paris 1997) a montré qu’ils n’ont été que des industriels d’occasion.

Et puis, il faut en avoir conscience, François Crouzet en a fait la démonstration, nul besoin de capitaux importants dans les débuts de l’industrialisation : l’équipement fixe était relativement simple et bon marché. À la fin du XVIIIe siècle, on pouvait acquérir une petite machine à vapeur pour 150 à 200 livres sterling, une grosse pour 500 à 800. Les filatures hydrauliques selon le système d’Arkwright valaient 3000 à 5000 livres dans les années 1780. Les industriels qui s’installaient recouraient à divers expédients, notamment la conversion d’un bâtiment existant (moulin, grange, entrepôt voire maison d’habitation) ou bien pouvaient louer plutôt qu’acheter. Et les profits furent régulièrement réinvestis : l’industrialisation a financé l’industrialisation, les capitaux « externes » ne jouant qu’un rôle secondaire.

Mais ces thèses ont la vie dure. Joseph Inikori en 2002 a repris l’antienne dans Africans and the Industrial Revolution in England publié par les presses de l’université de Cambridge. Pour lui, le commerce international a joué un rôle essentiel dans la révolution industrielle, or il était principalement colonial et atlantique. Les Africains étant d’une part consommateurs de produits européens et anglais, producteurs comme esclaves de denrées coloniales ou bien « monnaie d’échange », ont joué un rôle essentiel dans ce commerce. Bref, c’est toujours la rengaine des méchants Blancs qui ont sucé le sang des pauvres Noirs pour s’enrichir et qui continue d’ignorer les travaux de François Crouzet. Le mythe de l’accumulation du capital perdure malgré tout.

Pourtant, aujourd’hui comme hier, les facteurs endogènes du développement ont été déterminants, expliquant pourquoi chaque État est entré dans le processus à son rythme et à sa manière. Le commerce intra-européen a joué un rôle beaucoup plus important que le commerce colonial.

Mais, s’est interrogé Pierre Boulle, le commerce négrier n’a-t-il pas joué un rôle comme marché de la production européenne ? Les produits de la traite étaient en partie standardisés (textiles, armes…) et destinés à des marchés importants. 250 livres tournois d’assortiment divers étaient nécessaires pour acheter un captif mâle en bonne santé. Remarquons qu’on est loin des « colifichets » chers à l’imaginaire de la Traite. En Angleterre, qui assure la moitié du trafic négrier, plus de 40% des toiles exportées vont en Afrique. Mais les débouchés américains vont peu à peu supplanter l’Afrique. Et surtout, après 1750, le marché intérieur devient le principal débouché de l’industrie anglaise.

Dans les régions portuaires françaises (Nantes, Rouen, Le Havre), on assiste après 1750 à la création de grandes manufactures d’indiennes pour fabriquer des toiles destinés aux Africains. Mais à Rouen, l’indiennage démarre avant que la ville ne s’intéresse à la traite. Et ces expériences ne devaient guère connaître le succès finalement. Cette belle aube devait se révéler sans lendemain.

Ce sont les négriers qui n’ont cessé de vouloir légitimer leur trafic en clamant qu’ils étaient indispensables aux pays qui le pratiquaient. En fait, la traite représentait une part infime du commerce atlantique. À son apogée, les navires négriers représentaient moins de 1,5% des navires de la flotte britannique et moins de 3% de son tonnage. Le produit brut des colonies esclavagistes britanniques représentait celui d’un comté britannique. Et là où le commerce colonial a joué un rôle de plus en plus important, celui-ci n’a pas toujours été positif : le cas français est exemplaire à la fin du XVIIIe siècle avec la réexportation de denrées coloniales coûteuses qui ne génère aucune activité industrielle et profite avant tout aux intermédiaires et à l’État grâce à sa fiscalité. Aussi Arthur Young pouvait-il écrire en 1788 dans ses Voyages en France : « On ne voit pas que la culture de la Martinique a pour rançon les landes de Bordeaux, la richesse de la Guadeloupe la misère de la Sologne. »

Les critiques du capitalisme se focalisant davantage sur la traite que sur l’esclavage, n’est-ce pas ce commerce à longue distance qui marquerait l’esprit du capitalisme ? Ne s’agit-il de la manifestation de la « marchandisation du monde », de la tendance du capitalisme à transformer toute chose en objet commercial ? Et l’on pourrait en faire un slogan : Non, l’homme n’est pas une marchandise ! Et puis ne retrouve-t-on pas dans ce trafic risqué le goût du risque, passion au cœur du capitalisme ? N’est-ce pas là l’esprit du capitalisme, sa « liberté » qui se révèle sous son vrai jour de « sauvagerie » ?

L’accumulation du capital ayant pris eau de toutes parts, les contempteurs de l’économie de marché se sont donc rués vers ce type d’analyse.

Aussi s’est-on penché sur l’utilisation des lettres de change (je me souviens avoir analysé deux lettres de change de négriers quand j’étais étudiant), le développement des assurances maritimes, le rôle des commissionnaires. C’est là notamment l’approche de Kenneth Morgan dans Slavery, Atlantic Trade and the Brittish Economy en 2000, aux presses de Cambridge. En réalité, ces techniques n’ont pas été inventées par la traite. On a pu souligner que le commerce en Méditerranée et la pêche hauturière avaient permis de forger ces techniques, à la véritable origine du grand capitalisme maritime.

En fait, la traite s’inscrit dans le cadre d’économies nationales protégés par le système de l’exclusif : les abolitionnistes vont d’ailleurs associer la lutte pour l’abolition et à la lutte en faveur du libre-échange. La traite paraît ainsi une gêne pour l’essor du commerce maritime au XIXe siècle. Esclavage et mondialisation libérale semblant dès lors antagonistes.

Décidément, les faits sont têtus. Les légendes aussi. Mais un mensonge répété 1000 fois ne devient pas pour autant une vérité.

À lire : Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, NRF, Gallimard, 2004.