Heurts aux manif’ de Nantes et Paris : la violence, arme légitime pour la gauche radicale

antifa credits montecruz foto (licence creative commons)

La gauche radicale possède une relation équivoque à la violence, liée pour partie à l’histoire de France.

Les rassemblements en mémoire de Rémi Fraisse ont donné lieu à des affrontements entre les forces de l’ordre et certains manifestants à Nantes, Toulouse et Paris. Ces événements viennent rappeler que la violence de l’extrême gauche et des anarchistes a une longue histoire explique l’historien Sylvain Boulouque.

Par Sylvain Boulouque [*].

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Les incidents récents et répétés entre des manifestants et les forces de l’ordre posent la question du rapport de la gauche radicale à la violence. Si elle a toujours existé, il convient de la relativiser et surtout de la placer sur le long terme. L’utilisation de la violence n’est certes pas l’apanage de la gauche radicale, loin s’en faut. Elle fut également un trait propre à la droite radicale (OAS, 6 février 1934, etc.).

De la Commune aux explosions sociales

La gauche radicale possède une relation équivoque à la violence, liée pour partie à l’histoire de France. Elle n’est pas propre à ce pays puisqu’elle existe ailleurs, mais emprunte des héritages nationaux comme la Révolution française et la répression menée contre de la Commune de Paris.

En effet, la IIIe République prend réellement naissance après le massacre de 30 000 Parisiens refusant la paix imposée par l’Allemagne en 1870 et les inégalités instaurées par le nouveau gouvernement. Tout au long du XIXe siècle, des explosions sociales spontanées ont lieu, le plus souvent après des catastrophes industrielles.

Les anarchistes ne condamnent pas les attentats

Il faut les attentats anarchistes et la propagande par le fait des années 1891-1894 pour que la violence commence à être coordonnée.

Mais, ces explosions de violence et ces attentats demeurent le fruit d’une minorité au sein même du mouvement libertaire, la majorité des anarchistes les désapprouve mais refuse de condamner les actions de Ravachol ou d’Émile Henry.

Le syndicalisme : une naissance dans la violence

Avec la naissance du syndicalisme d’action directe et de la CGT, la violence s’impose comme une arme sociale. Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre sont monnaie courante, la police n’hésite pas à tirer sur régulièrement sur la population comme à Foumies ou à Clichy en 1891 ou à Draveil en 1908.

Les syndicalistes de leur côté estiment que l’utilisation du citoyen Browning et de Mademoiselle cisaille [des armes, ndlr] est légitime face à la violence d’État.

Néanmoins, les travaux portant notamment sur l’étude quantitative des grèves, montrent que la violence recule tout au long du XIXe siècle. L’entrée en guerre vient parachever cette intégration de la CGT dans la société française et le recours de plus en plus rare à la violence.

Le Parti communiste : de la théorie à la pratique de la violence

Après la Première Guerre mondiale, à gauche seul le PCF entretient la violence. Il l’utilise contre ses concurrents en tirant et tuant deux anarchistes le 11 janvier 1924 lors d’une réunion syndicale. Le PCF magnifie la violence publiant par exemple une revue théorique des insurrections, Le militant rouge (des exemplaires peuvent être lus ici).

Le militant communiste est armé à l’image de Maurice Thorez, le futur secrétaire du Parti qui possède deux revolvers. Le PCF organise parallèlement un groupe paramilitaire, les Groupes d’auto défense antifasciste en 1926-1927. Il théorise l’affrontement de type armée dans les conflits sociaux, parfois mis en pratique comme lors des barricades de Roubaix en 1931 où, suite à une grève dans les textiles, les militants communistes affrontent les forces de l’ordre trois jours durant. À cette même date, le poète communiste Louis Aragon écrit :

« Pliez les réverbères comme des fétus de pailles
Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace
Descendez les flics
Camarades
descendez les flics […]
Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe
Prolétariat connais ta force
connais ta force et déchaîne-la […]
Feu sur Léon Blum
Feu sur Boncour Frossard Déat
Feu sur les ours savants de la social-démocratie
Feu feu j’entends passer
la mort qui se jette sur Garchery
Feu vous dis-je
Sous la conduite du parti communiste
SFIC »

Après la Deuxième Guerre mondiale, il n’était pas rare de voir des militants communistes cacher des dépôts d’armes où chercher l’affrontement direct avec les forces de l’ordre, comme lors de la manifestation contre la venue du général Ridgway en 1952 ; la capitale est pendant quelques heures un véritable état de siège.

Face à l’échec de cette manifestation, le PCF change de stratégie. Le recours à la violence est abandonné, le modèle de la prise du pouvoir par la rue tombe en désuétude. La violence n’est désormais utilisée que contre les minorités révolutionnaires.

L’échec et le retour de l’autonomie

Le mythe d’octobre et de la prise du pouvoir par la rue est réactivé par les groupes d’extrême gauche, principalement la Gauche prolétarienne et la Ligue communiste. Avec l’apparition des groupes autonomes, la violence de rue revient au devant de la scène dans les années 1970. Néanmoins si spectaculaire qu’elle ait été, elle est demeurée marginale comparée à celle aux années de plomb italienne.

Depuis, cette violence est confinée à quelques groupes issus de la mouvance autonome, fortement inspirée par les militants révolutionnaires italiens, qui multiplient les affrontements avec les forces de l’ordre, utilisant les manifestations de rue pour les transformer en insurrection.

L’échec de l’autonomie comme mouvement entraîne la rétractation de ce mouvement autour des squats, certains basculant dans le terrorisme.

Disparue totalement à l’orée 1980, elle est revenue sur le devant de la scène avec le courant altermondialiste et le phénomène des black blocs. Ces militants qui se réclament de l’héritage du syndicalisme d’action directe et du mouvement autonome agissent de manière coordonnée sans appartenir à une organisation définie. Il s’agit de répondre à la violence d’État par la violence de rue, et par ce biais montrer la force du peuple.

Provocation, répression, dénonciation de la répression

L’explication de la violence politique et sociale réside dans le rapport des révolutionnaires à la violence. Pour ces derniers, l’ordre social est néfaste et doit être renversé. Il refuse l’axiome wébérien de l’État comme détenteur de la violence légitime puisqu’il est l’instrument d’un groupe dirigeant, garant du système capitaliste.

Elle se nourrit toujours du cycle provocation, répression, dénonciation de la répression pour radicaliser davantage les positions.

Mais, contrairement au passé où la violence était assumée et revendiquée par des groupes politiques, le recours à la violence est aujourd’hui diffus et confus dans la mesure où une partie des groupes de la gauche radicale sont apôtres de la non violence. Ces explosions sporadiques sont aux yeux des militants révolutionnaires le reflet et la réponse à la violence d’État, souvent théorisées par les acteurs de ses violences comme la reprise des affrontements passés et la version moderne de la guerre de classes.


Sur le web

[*] Sylvain Boulouque est un historien français. Il a publié des ouvrages sur l’histoire du communisme et de l’anarchisme