Fleur Pellerin taxe les toners et veut censurer les interwebs

Fleur Pellerin (Crédits : Adam Tinworth, licence CC-BY-ND)

Le Parti officiellement socialiste se déchire : il faut bien s’occuper, le peuple n’ayant pas d’intérêt entre deux élections. Pendant ce temps, Fleur Pellerin, l’actuel prétexte au ministère de la Culture, n’est plus pilotée par personne. Elle peut donc faire ce qu’elle veut (tant qu’elle ne fait pas trop parler d’elle) et se permet donc d’envisager des trucs rigolos et des bidules qui le sont un peu moins.

Dans la catégorie des trucs rigolos, on trouvera sans problème la dernière lubie de Fleur. Comme d’habitude, à tout problème complexe et provoqué par une gestion idiote de l’État, on va proposer rapidement une solution simple, étatique, et elle aussi parfaitement idiote en espérant, une fois le tout lancé dans l’azur bleuté, que cela retombe proprement à sa place dans les petites cases prévues à cet effet.

Ici, le problème auto-posé concerne le financement du Centre National du Livre dont l’action décisive, ces 68 dernières années, a été telle que plus personne ne peut ignorer que ce Centre existe. Et d’ailleurs, pas besoin de rappeler qu’il a été fondé au sortir de la guerre – pas du Golfe, hein, la seconde mondiale – que son rôle est de soutenir l’ensemble de la chaîne du livre (avec le succès qu’on lui connaît, le nombre de librairies, d’imprimeries et d’éditeurs florissant en France), et qu’il fait tout ça avec de la poudre de perlimpinpin les sous du contribuable qui en a largement pour son argent (ben oui, 29 millions d’euros annuels, une broutille), n’est-ce pas, youpi, youkaïdi, youkaïda, mais justement, de l’argent, il en manque un bon paquet, alors signez ici, merci.

Government Demotivator

Et ce n’est pas parce le reste du monde se passe fort bien de ce genre de Centres nationaux (et leurs bébés régionaux, ne l’oublions pas), ce n’est pas parce que des millions d’exemplaires de livres, sous toutes les formes, électronique comprise, arrivent pourtant à s’écouler sans eux qu’il faut pourtant laisser tomber l’idée même d’un financement public massif. L’austérité aidant, il était plus que temps d’accroître les moyens du CNL. Et comme – horreur – ce CNL se finançait jusqu’à présent par une taxe sur les moyens de reproduction, que ces moyens sont de moins en moins utilisés à la suite de la numérisation massive de la société, et qu’ils sont remplacés par des moyens de production papier au plus proche de l’utilisateur, Fleur a finement suivi les idées d’un rapport de 2010 (parce que même poussiéreuses, les idées pourries de taxation supplémentaires sont toujours les bienvenues pendant les disettes budgétaires).

Bienvenue, donc, à une nouvelle ponction sur les consommables d’impression ! Et dans la bouche de Pellerin, ça donne à peu près ceci :

« Le ministère étudie actuellement pour les prochaines années la possibilité de modifier la taxe affectée pesant sur les appareils d’impression et de reproduction qui pourrait inclure les consommables de ce type de matériels. Le taux pourrait en conséquence être diminué. »

Fleur PellerinNotez bien les termes employés : on va modifier la taxe, son taux va diminuer, là où en pratique on va en étendre l’assiette. Et le bilan est bien évidemment une augmentation des moyens du CNL, à hauteur de 10 à 15 millions d’euros qui ne proviennent pas, eux, de l’impression de petits billets monétaires, mais bien directement de la popoche du consommateur de cartouches d’encre, déjà fort chères. Ouf, le CNL est sauvé par les cartouches d’encres de Robert et Monique qui impriment les photos de leurs petits-enfants. Rapport avec le livre ? Aucun, mais s’il en fallait un en France, un vrai, pour taxer, ça se saurait.

Fleur PellerinBien sûr, le risque est que le consommateur, lassé d’une nouvelle taxe accroissant le prix d’un bien déjà fort cher, s’en aille acheter sa cartouche à l’étranger, les vendeurs en ligne pullulant, comme il le fait déjà pour les disques durs et les cartes mémoire. En outre, avec l’augmentation continue des moyens de reproduction électronique (c’est-à-dire, sans passer par l’étape papier), l’utilisation des cartouches d’encre est vouée à diminuer. Du reste, l’évolution mondiale ne laisse guère de doute puisque la tendance globale des marchés de l’impression et du consommable, même s’ils sont robustes, est tout de même à la baisse depuis quelques années.

Autrement dit, Fleur Pellerin bondit d’une taxation obsolète sur les photocopieuses et autres matériels de reproduction graphique vers une taxation des consommables d’impression elle aussi appelée à devenir assez vite obsolète. Mais l’idée est là : taxons, taxons, taxons, il en restera toujours quelque chose (?)…

Parallèlement, et alors que cette histoire de taxation des toners et cartouches a fait frémir les réseaux sociaux, on s’étonne du peu de réaction qu’a suscité l’idée pourtant aussi orwellienne que lourde de conséquences de la même Fleur Pellerin, qui s’est déclarée récemment favorable à l’introduction de listes noires de sites à bannir, listes qui seraient tenues à jour par l’inénarrable HADOPI qui a largement démontré son extraordinaire efficacité jusqu’à présent.

hadopi la creature d'aujourd'hui la censure de demain

En substance, il s’agirait de désigner de façon publique les listes de sites qui contreferaient massivement des données électroniques, parce que, vous comprenez, les lois qui existent actuellement ne suffisent pas (bien sûr). Rassurez-vous, tout sera établi dans le respect des lois, de la liberté d’expression, de diffusion de l’information, bisous, circulez, ce sera bien fait.

Les internautes semblent assez sensibles à l’introduction d’une nouvelle taxe, dont on imagine sans mal que les effets assez prévisibles et franchement délétères vont – à l’instar de la taxe sur la copie privée – encore une fois ridiculiser l’action du ministre qui l’a mise en place. C’est bien fait, rigolons-en déjà, elle le mérite bien.

De façon plus préoccupante cependant, la même personne, qui propose, depuis le même ministère, une restriction grave et importante de nos libertés, qui essaye de mettre en place un système de censure et de listes noires tel qu’il serait envisagé en toute décontraction dans l’une ou l’autre dictature que cette planète compte encore, ne semble pas réussir à mobiliser plus qu’un petit haussement d’épaules.

fascism

Les nombreux participants des réseaux sociaux, ayant bien compris le potentiel de drôlerie que renfermait cette proposition ridicule de taxe sur les toners, n’ont pas hésité à relayer l’information en la commentant de façon plus ou moins acide et amusée. Parallèlement, peu (pour ne pas dire aucun) de ces mêmes acteurs ont diffusé la volonté affichée de mettre en place ces listes noires, embryon d’un contrôle serré d’Internet au niveau gouvernemental.

Logo HADOPI : haute autorité destinée à observer les petits internautesIl faudrait être naïf pour croire que les agitations taxatrices débiles de Fleur Pellerin doivent tout au hasard, et oublier que cette méthode, éprouvée, est une des plus efficaces pour focaliser l’attention sur un point de détail, nouvelle paille taxatoire sur une meule déjà géante de ponctions diverses… Attention qui ne se portera donc pas sur les travaux, en coulisse, bien plus porteurs de sens et de conséquences néfastes que ces petites effervescences fiscales ridicules.

Quoi qu’il en soit, que Pellerin lance une nouvelle taxe parce que cela fait partie d’une pulsion politicienne plus forte que tout et parfaitement habituelle, ou que ce soit par calcul médiatique pour couvrir les démarches en cours avec la HADOPI afin de fournir un moyen étatique de contrôler les interwebs, le résultat est le même… Souriez, vous allez être un peu plus taxés, et un peu plus surveillés.

Le socialisme, vraiment, c’est magique.

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